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Robert D. Bullard décrit ici le combat mené pour la justice environnementale, non seulement aux Etats-Unis mais aussi dans le monde entier. |
| En dépit des améliorations notables enregistrées ces dernières décennies dans le domaine de la protection environnementale, des milliards dêtres humains continuent de vivre dans un milieu physique insalubre. Ce sont les pauvres qui sont le plus exposés aux risques associés à cette situation, et de loin.
Le mouvement pour la justice environnementale considère la protection de lenvironnement comme un droit fondamental de tous les êtres humains. Il sest formé en réaction contre les inégalités environnementales et sociales, les menaces qui pèsent sur la santé publique, linégalité de la protection sociale, lapplication sélective de la législation et le traitement défavorable dont pâtissent les pauvres et les personnes de couleur. Lancé par les intéressés eux-mêmes, ce mouvement est né aux Etats-Unis. Mais en à peine deux décennies, il a essaimé dans le monde entier. Il se reconnaît dans le principe suivant : toutes les communautés ont droit au même degré de protection et les lois sur lenvironnement, la santé, lemploi, le logement, les transports, ainsi que la législation et la réglementation sur les droits civils qui ont une incidence sur la qualité de la vie doivent être appliquées de la même façon partout. Depuis ses débuts modestes dans le district rural de Warren, en Caroline du Nord, peuplé en majorité dAfro-Américains, il a parcouru beaucoup de chemin : la présence dans ce district dune décharge destinée aux déchets dangereux avait suscité des protestations qui sétaient soldées par 500 arrestations. Ces protestations ont incité lOffice de la comptabilité publique des Etats-Unis à mener une enquête indépendante. Elles ont également amené la Commission pour la justice raciale de lUnited Church of Christ à publier en 1987 son rapport historique, Toxic Waste and Race in the United States (Déchets toxiques et races aux Etats-Unis), la première étude nationale à établir une corrélation entre les sites choisis pour les installations de gestion des déchets et les caractéristiques démographiques. En 1991, le premier Sommet national sur les initiatives des personnes de couleur en faveur de lenvironnement a sensibilisé la communauté internationale à la justice environnementale. Plus de 1 000 dirigeants locaux ou nationaux du monde entier ont assisté à ce sommet dune durée de quatre jours, qui sest tenu à Washington, D.C. Les délégués étaient venus des 50 Etats américains, de Porto Rico, du Chili, du Mexique, et même des lointaines îles Marshall. Le 27 octobre 1991, ces délégués ont adopté 17 Principes de justice environnementale. Dès juin 1992, les versions espagnole et portugaise de ces Principes ont été utilisées et distribuées par des organisations non gouvernementales et des groupes prônant la justice environnementale lors du Sommet « planète Terre » et du Forum mondial, à Rio de Janeiro, au Brésil. Le 11 février 1994, en réponse à linquiétude croissanté de lopinion publique et à laccumulation de données scientifiques, le Président des Etats-Unis dAmérique a promulgué le Décret-loi 12898, relatif aux mesures fédérales concernant la justice environnementale parmi les populations minoritaires et les populations à faible revenu, qui avait pour objet de remédier à linjustice patente de la législation et de la réglementation fédérales de lépoque en matière de droits civils et denvironnement. De nombreuses études attestent quaux Etats-Unis, les communautés les plus pauvres sont exposées à davantage de risques sanitaires et environnementaux que lensemble de la société. Dans les logements anciens, la peinture au plomb en fournit un exemple classique. Le saturnisme est une maladie évitable. Néanmoins, plus de 1,7 million denfants américains (dont 8,9 % des enfants âgés de 1 à 5 ans) en souffrent. Plus de 28,4 % des enfants issus de familles afro-américaines à faible revenu sont victimes dintoxication saturnine, contre 9,8 % des enfants issus de familles de Blancs dans une situation financière similaire. La récente « crise de lénergie » a rendu les communautés à faible revenu et celles qui sont composées de personnes de couleur plus vulnérables lors du choix des sites retenus pour limplantation des nouvelles centrales électriques, mais aussi face à lassouplissement des normes de qualité de lair applicables aux anciennes centrales dites « sales ». De New York à la Californie, la santé des plus démunis, concentrés dans des zones urbaines particulièrement affectées, pâtit lourdement de la pollution atmosphérique. Plus de 57 % des Blancs, de 65 % des Afro-Américains et de 80 % des Hispaniques vivent dans 437 districts où la qualité de lair est inférieure aux normes en vigueur. La mauvaise qualité de lair ambiant fait des ravages. Elle est en outre coûteuse : le Center for Disease Control and Prevention fédéral estime à 14 milliards de dollars par an les dépenses de santé imputables à la pollution. lozone est associé à la progression de lasthme, des troubles allergiques et cardio-respiratoires, et il est parfois la cause directe de décès. Chaque année, lasthme est directement responsable de 10 millions de journées décole manquées, 1,2 million de visites aux urgences, 15 millions de consultations externes et 500 000 hospitalisations. Le taux dhospitalisation pour cause dasthme parmi les Afro-Américains et les Hispaniques est entre trois et quatre fois supérieur à celui enregistré parmi les Blancs. Les entreprises qui polluent et les opérations menées par le gouvernement ont abouti à lapparition de vastes zones abandonnées... à leur toxicité. larmée américaine a laissé des déchets toxiques dans son sillage depuis les plages de Vieques, à Porto Rico, en passant par le centre-ville de Memphis jusquaux étendues sauvages de lAlaska. louvrage intitulé Dumping in Dixie (Dixie le dépotoir), publié en 1990, décrit la relation entre lexploitation du sol et la population. Par défaut, le Sud profond (« Dixie ») a été sacrifié, il est devenu la poubelle où sentassent les déchets toxiques du reste de la nation. La région ne sextirpe pas de son passé esclavagiste ni de lhéritage de « Jim Crow » et de la résistance des Blancs à la justice pour tous. lapplication laxiste des lois environnementales a fait que latmosphère, leau et le sol y sont les plus pollués de tout le pays par lindustrie. Le couloir industriel du Mississippi inférieur, en Louisiane, en est lexemple type. Les écologistes et les résidents locaux lont baptisé « le boulevard du cancer ». Plus de 125 entreprises y fabriquent une gamme de produits tels que des engrais, de lessence, des peintures et des plastiques. Les exemptions fiscales accordées à des industries polluantes ont créé une poignée demplois à un coût exorbitant. Dans un article de 1998, Time Magazine rapportait que dans les années 90, la Louisiane avait effacé une « ardoise » de 3,1 milliards de dollars en taxes foncières dues par des sociétés pollueuses. Au cours de la dernière décennie, les cinq plus gros pollueurs de lEtat ont bénéficié dexemptions fiscales à hauteur de 111 millions de dollars. Ce sont les Américains autochtones qui souffrent le plus de la pollution aux Etats-Unis. Au début des années 90, plus de 35 réserves indiennes ont été choisies pour limplantation de décharges, dincinérateurs et dinstallations de gestion de déchets radioactifs. En 1999, les résidents de la réserve navaho de lEst ont porté plainte contre la Commission de la réglementation en matière de nucléaire pour bloquer la délivrance dun permis dextraction duranium à Church Rock et à Crown Point, au Nouveau-Mexique. Les Mojave de Californie, les Goshute de Skull Valley, dans lIdaho, et les Shoshone de lOuest (Yucca Mountain, Nevada) luttent tous contre des propositions visant à implanter des décharges destinées à accueillir des déchets radioactifs sur leurs terres tribales. La production et le déplacement des déchets dangereux sont sources de dilemmes sanitaires, environnementaux, juridiques, politiques et éthiques. Leur expédition depuis les communautés riches vers les communautés pauvres constitue un problème de portée mondiale. Un rapport de forces inégal, grâce auquel les plus puissants servent dabord leurs intérêts, a permis que la pollution des riches soit dabord présentée comme source de remèdes à court terme à la pauvreté des communautés démunies. Au cours de la dernière décennie, de nombreuses nations en développement ont remis en question cette « politique officieuse » des nations appartenant à lOrganisation de coopération et de développement économiques, qui consiste à expédier leurs déchets dangereux de lautre côté de leurs frontières. lempoisonnement des Afro-Américains du « boulevard du cancer » en Louisiane, des Américains autochtones dans les réserves, et des Mexicains des villes situées le long de la frontière est imputable à lexploitation économique, à loppression pour motifs raciaux, à la dévaluation de la vie humaine et de lenvironnement naturel, et à la soif de profit des grosses sociétés.
Tous ceux qui plaident pour la justice environnementale réclament des emplois et le développement économique mais pas aux dépens de leur santé ni de leur environnement. Ils plaident pour une justice environnementale et économique qui ne sarrête pas aux frontières des Etats-Unis, mais dont puissent bénéficier les communautés et les nations du monde entier qui sont menacées par les déchets dangereux, les produits toxiques, les industries dites « sales » et les pratiques
de développement non viables. Ceux qui mènent le combat pour la justice environnementale exigent quaucune communauté, région ou nation, riche ou pauvre, ne devienne une poubelle où sentassent des produits toxiques.
Robert D. Bullard PhD est Ware Professeur de Sociologie et Directeur de lEnvironmental Justice Resource Center à la Clark Atlanta University dAtlanta, en Géorgie, aux Etats-Unis dAmérique (www.ejrc.cau.edu). Il est lauteur de Dumping in Dixie: Race, Class and Environmental Quality (troisième édition, Westview Press, 2000). PHOTOGRAPH: Sylvain Majeau/UNEP/Topham lAgence pour la protection de lenvironnement des Etats-Unis définit la justice environnementale comme « le traitement équitable et la participation constructive de tous les individus, indépendamment de leur race, de leur couleur, de leur origine nationale ou de leur revenu, à lélaboration et à lapplication de la législation, de la réglementation et des politiques environnementales ». Elle ajoute : « Un traitement équitable, cela signifie quaucun groupe dindividus, y compris les groupes raciaux, ethniques ou socio-économiques, ne doit supporter une part disproportionnée des conséquences négatives pour lenvironnement des opérations industrielles, municipales ou commerciales, ou de lexécution de programmes et de politiques à léchelon fédéral ou à celui des Etats, ou encore aux échelons local et tribal. » |
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