EDITORIAL
Klaus Toepfer
Secrétaire général
adjoint des Nations Unies et Directeur exécutif du PNUE

Permettez-moi de vous présenter George, jardinier de son état, père de trois enfants et citoyen kényen.

Chaque jour, il rapporte chez lui 2,5 dollars, soit 60 dollars par mois pour six jours de travail par semaine. Le poste de dépense le plus important de sa famille, c’est le combustible. En effet, un cinquième environ de son revenu mensuel, soit 12 dollars, va au charbon de bois et au kérosène utilisés pour la cuisine et l’éclairage dans la misérable maisonnette de deux pièces que George et les siens occupent dans un taudis de Nairobi.

A cause de la fumée produite par la cuisson des aliments, George, son épouse Grace et leurs trois enfants en bas âge ont la respiration sifflante et souffrent d’une toux inextinguible. Mais compte tenu du salaire de George, il est inimaginable qu’ils aient recours au gaz ou à un combustible moins polluant.

Le loyer coûte environ 13 dollars par mois. Le reste du budget va à la nourriture et à l’achat occasionnel de vêtements. George déjeune d’un « airburger », comme disent les autochtones. En un mot comme en cent, il s’allonge pendant une heure à l’ombre de la haie la plus proche et contemple son existence. Le dîner, le seul vrai repas de la journée, se compose de farine de maïs, de feuilles de choux-raves émincées et frites (sukuma wiki), et parfois d’une bouchée de viande.

Les carences alimentaires dont ils souffrent, l’atmosphère insalubre qui règne à l’intérieur de leur logement et la contamination de l’eau de boisson font que George et Grace vivent dans la crainte perpétuelle de la maladie. Il est fréquent que George ne puisse se rendre à son travail. Et comme il ne peut envisager de régler la moindre note d’hôpital, si ses enfants tombent malades, le seul médicament qui soit à leur portée est la prière. George et Grace rêvent d’avoir un jour assez d’argent pour envoyer leurs enfants à l’école afin que, grâce à l’éducation qu’ils auront reçue, ils puissent échapper au cercle vicieux que constitue le piège de la pauvreté.

Mais, tout comme la protection de l’environnement, ce ne peut être qu’un rêve pour quiconque vit avec moins de 3 dollars par jour. George sait bien que le charbon de bois qu’il brûle provient de l’abattage non viable des forêts. Chaque jour, lorsqu’il se rend sur son lieu de travail, il aperçoit les collines éventrées de Ngong Hills, autrefois recouvertes par une abondante forêt. George sait aussi que ces forêts sont essentielles pour que les cours d’eau locaux demeurent propres et continuent de couler, ainsi que pour la survie de la faune. Mais les plus démunis doivent d’abord penser à se sauver eux-mêmes. La planète passe après.

Pauvreté extrême
Il existe des milliards d’individus comme George et Grace dans le monde en développement. Pourtant, ce ne sont pas les plus à plaindre. Car on estime que la moitié de la population mondiale vit avec moins de 2 dollars par jour, un quart survivant dans la plus extrême pauvreté avec moins de 1 dollar par jour.

Chaque année, 16 millions d’êtres humains meurent de faim. On estime à 800 millions le nombre de ceux qui souffrent de malnutrition.

Un milliard d’individus nu’ont pas accès aux services médicaux, 1 milliard sont dépourvus d’abri adéquat, plus de 1 milliard ne disposent pas d’une quantité suffisanté d’eau potable et près de 1 milliard sont analphabètes. Enfin, plus de 2 milliards d’êtres humains sont dépourvus d’installations d’assainissement.

Le PNUE ne ménage pas ses efforts pour enrayer ces phénomènes inextricablement liés que sont les dommages causés à l’environnement, la pauvreté et les problèmes de santé. A titre d’exemples, il a été à l’avant-garde de la lutte contre les produits chimiques nocifs pour la santé qui a abouti au traité sur les polluants organiques persistants au début de l’année et, en coopération avec l’Organisation météorologique mondiale, il a établi le Groupe intergouvernemental d’experts pour l’étude du changement climatique, grâce auquel le monde entier prend de plus en plus conscience des liens entre réchauffement de la planète, pauvreté et santé.

Mais il reste encore beaucoup à faire. Pour y parvenir, il sera nécessaire de nouer des partenariats dynamiques entre le PNUE, d’autres institutions et organismes des Nations Unies, l’industrie, les gouvernements, les institutions financières et les organisations caritatives.

Ces questions seront au cœur du Sommet mondial sur le développement durable, qui aura lieu l’an prochain à Johannesburg. Nous devons faire en sorte que ce sommet soit un succès, sinon nous nu’en serons que plus démunis, tous autant que nous sommes. Nous le devons à George et à Grace. Nous nous le devons à nous-mêmes.

Ce numéro de Notre Planète est dédié aux êtres humains, si nombreux, qui vivent dans la pauvreté. Le PNUE y exprime son espoir que le monde entier va se mettre à la tâche pour briser le cercle vicieux de la pauvreté, des problèmes de santé et de la dégradation environnementale. Car si nous nu’attaquons pas de front ces liens de cause à effet, nous ne pourrons jamais agir sur les causes profondes des atteintes à l’environnement qui menacent notre qualité de vie à tous, que nous soyons riches ou pauvres. Ainsi que mon collègue H. N. B. Gopalan, Chef de projet en matière d’environnement et de santé au PNUE, l’a si justement observé : « On ne pourra jamais ni sauver ni garder sains des écosystèmes, des habitats et, en dernier ressort, notre planète si, aux marges de ces écosystèmes et de ces habitats, des êtres humains démunis, désespérés et en mauvaise santé continuent de se débattre pour survivre coûte que coûte.  »


PHOTOGRAPH: B. Wahihia/UNEP


Ce numéro:
Sommaire | Editorial K. Toepfer | Santé et pauvreté | Lutter à la source | Tout se tient | Le produit naturel brut : une arme économique | Arrêter le sida | A qui la ville appartient-elle ? | La nutrition | En bref : La pauvreté | Concours | Spécial Banque mondiale : Doublement pénalisés | Les pauvres en première ligne | Fumées et feux | Le cercle vicieux des poisons | Des médicaments pour la vie | Point de vue: Changement ou déclin | l’Atlas mondial des récifs de corail



Articles complémentaires:
Le numéro Food and Sustainable Development 1996, y compris
Oscar Zamora: The real roots of security
Abdou-Salam Ouedraogo and Ruth Raymond: Woodman, spare those genes!
Tewolde Egziabher: Safety Denied (Looking Forward) 1999
Gurdial Nijar: Elephants, mouse-deer and genetic modification (Looking Forward) 1999
L. Val Giddings: A new green revolution (Looking Forward) 1999