La nutrition

 
Richard Jolly

Dans le monde entier, plus de la moitié des décès infantiles sont le fait d’une mauvaise nutrition – une proportion qu’aucune autre maladie nu’égale depuis la peste noire. Ces décès sont intimement liés aux maladies et aux facteurs environnementaux, mais souvent, les planificateurs, les politiques et les économistes ne s’en rendent pas compte. Les erreurs de jugement sont variées :

Mythe no 1 : La malnutrition est avant tout le fait d’un régime alimentaire insuffisant. Ce n’est pas le cas. l’alimentation est importante, bien sûr, mais la malnutrition grave est liée aux mauvaises conditions sanitaires et aux maladies, qui provoquent des diarrhées, notamment chez les jeunes enfants. La condition sociale et l’éducation des femmes jouent un grand rôle dans l’amélioration de la nutrition. Il est crucial d’améliorer les soins prodigués aux jeunes enfants.

Mythe no 2 : l’amélioration de la nutrition est tributaire d’autres mesures d’atténuation de la pauvreté et du progrès économique. La nutrition ne peut pas être améliorée indépendamment. c’est faux. Pour améliorer la nutrition, il faut un effort concerté des parents et des communautés, avec l’appui des services de santé et publics, locaux et nationaux, notamment en matière d’eau et d’assainissement. La Thaïlande a montré qu’il était possible, en l’espace d’une décennie, de réduire de trois quarts ou plus la malnutrition modérée et grave grâce à ces moyens.

Mythe no 3 : Compte tenu des ressources limitées, les grandes actions de promotion de la nutrition sont inapplicables, notamment dans les pays pauvres. c’est faux. Malgré de forts revers économiques, de nombreux pays en développement ont fait des progrès impressionnants dans ce domaine. Plus des deux tiers des habitants de pays en développement consomment désormais du sel iodé, qui permet de lutter contre les carences en iode et contre l’anémie qui touche environ 3,5 milliards de gens, en particulier des femmes et des enfants, dans quelque 100 nations. Environ 450 millions d’enfants reçoivent désormais chaque année des gélules de vitamine A, permettant de remédier aux carences qui sont responsables de cécité et qui accroissent la mortalité infantile. On a trouvé de nouvelles façons de promouvoir et de faciliter l’allaitement maternel et les taux d’allaitement restent stables dans bien des pays et sont en hausse dans d’autres. l’immunisation de masse et la promotion de la réhydratation orale pour limiter les décès provoqués par la diarrhée ont également beaucoup contribué à améliorer la nutrition.

C’est en partie grâce à des mesures de ce genre que le nombre et le pourcentage d’enfants souffrant de malnutrition sont en baisse dans toutes les régions du monde, à l’exception de l’Afrique sub-saharienne. Le quatrième rapport des Nations Unies sur la Situation de la nutrition dans le monde indique que le nombre d’enfants sous-alimentés de moins de cinq ans est passé de 175 millions en 1980 à 150 millions en l’an 2000, la prévalence chutant de 37 % à 27 %. Durant la même période, le nombre d’enfants présentant des retards de développement est passé de 220 millions à 182 millions, avec un pourcentage en baisse, de 47 % à 33 %. Le plus impressionnant est que ces progrès ont été obtenus dans des pays rencontrant de graves difficultés économiques.

Trois conclusions s’imposent :

  • Les progrès nutritionnels accélérés sont possibles, même dans les pays pauvres et même à des périodes difficiles.

  • Les progrès nutritionnels exigent une stratégie et une action concertées, couvrant toute une gamme d’initiatives adaptées à chaque pays.

  • Les conseils nutritionnels nationaux – tels qu’ils existent en Norvège et dans une douzaine de pays – sont nécessaires pour cibler l’action, pour adapter avec précision les initiatives aux spécificités de chaque pays et pour tirer la sonnette d’alarme. (Et ils sont tout aussi nécessaires dans les pays développés, où l’obésité est en augmentation rapide.)

Une mauvaise nutrition a des conséquences toute une vie durant, en particulier lorsque la sous-nutrition de l’enfant est suivie d’une obésité vers la quarantaine, comme c’est de plus en plus souvent le cas en Asie du Sud. Les études menées ces dix dernières années ont montré que les problèmes cardiaques et le diabète chez les personnes de 60 à 70 ans sont étroitement liés à la malnutrition maternelle pendant la grossesse et les deux premières années de vie. La lutte contre la malnutrition, axée sur la vie entière de la personne, doit donc commencer par mettre l’accent sur les femmes et sur les enfants, durant la grossesse et les deux premières années de vie.

En mettant fin aux extrêmes de la malnutrition, nous jetterions les bases d’une amélioration de la santé et du bien-être de la génération actuelle, et les avantages s’étendraient aux générations futures du 21e siècle. La nutrition est la pierre angulaire de la réduction durable de la pauvreté. Pourtant, elle reste négligée.

Le moment est venu de sensibiliser l’opinion aux défis que pose la nutrition dans le monde, à ses liens avec la santé et le développement durable et aux nouvelles opportunités permettant de faire des progrès à l’échelle mondiale


Sir Richard Jolly , ancien Président du Forum ACC/SCN pour la nutrition et Adjoint au Directeur exécutif, UNICE

PHOTOGRAPH: Dev Nayak/UNEP/Still Pictures


Ce numéro:
Sommaire | Editorial K. Toepfer | Santé et pauvreté | Lutter à la source | Tout se tient | Le produit naturel brut : une arme économique | Arrêter le sida | A qui la ville appartient-elle ? | Nutrition | En bref : La pauvreté | Concours | Spécial Banque mondiale : Doublement pénalisés | Les pauvres en première ligne | Fumées et feux | Le cercle vicieux des poisons | Des médicaments pour la vie | Point de vue: Changement ou déclin | l’Atlas mondial des récifs de corail




Articles complémentaires:
Le numéro Food, 1996, y compris:
Jacques Diouf: Food for All: The World Food Summit
Nurul Islam: Securely sustainable
Robert L. Thompson, Merlinda Ingco and Lynn R. Brown:
Liberal rations (Beyond 2000) 2000

AAAS Atlas of Population and Environment:
Natural resources and wastes