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Sheila Watt-Cloutier décrit le combat des Inuit contre la pollution chimique qui menace leur santé et leur culture |
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Les Inuit sont peu nombreux : nous sommes 150 000, qui résidons dans le nord du Canada, en Alaska, au Groenland et dans la Tchoukotka, région située dans la partie extrême-orientale de la Russie. Mais nous occupons et utilisons des millions de kilomètres carrés de terres et docéan dans lArctique. En dépit des changements sociaux et économiques rapides intervenus dans notre région, notre culture demeure fermement ancrée dans ses coutumes ancestrales et nous dépendons de nourritures traditionnelles principalement les mammifères marins tels que les phoques, les morses et les baleines.
A la fin des années 1980, des recherches préliminaires menées dans le nord du Québec et dans le sud de lîle de Baffin ont suggéré que le sang et le tissu adipeux de nombre dInuit du nord du Canada contenaient une quantité très élevée de polychlorobyphényles (PCB) et de DDT. Le Programme canadien de lutte contre les contaminants dans le Nord (NCP) auquel participent activement les Inuit, les Déné et les premières nations du Yukon a permis de réunir un nombre considérable de données au cours des années 1990 et montré que le problème résultait du déplacement sur de longues distances de polluants organiques persistants (POP) rejetés dans le milieu naturel par des pays tropicaux et tempérés. Lorsquils parviennent dans lArctique, les POP se dégradent très lentement et saccumulent dans les organismes vivants, en particulier dans le réseau alimentaire marin. Nous les ingérons lorsque nous mangeons le produit de notre chasse. Le Rapport dévaluation des contaminants dans lArctique canadien, publié en 1997 dans le cadre du NCP, montre que la présence de certains POP est entre 10 et 20 fois plus élevée chez les Inuit que parmi les populations de la plupart des régions tempérées, ce qui suscite de graves préoccupations de santé publique. Ces éléments dinformation et dautres données scientifiques recueillies dans lArctique, principalement par le Canada, ont fait beaucoup pour ladoption dune Convention mondiale. Le rapport de 1997 sur létat de lenvironnement arctique, publié par le Conseil arctique dont sont membres huit nations, a convaincu de nombreux intéressés quil était nécessaire de prendre des mesures à léchelle mondiale et fourni à la Suède et au Canada, en particulier, des arguments pour plaider auprès du Conseil dadministration du PNUE afin quil parraine les négociations. Les populations autochtones de lArctique ont participé à lensemble de ces négociations en tant que coalition : celle-ci incluait les Inuit, représentés par la Conférence circumpolaire inuit, la nation déné et le Conseil des premières nations du Yukon. Nous avons attiré lattention des responsables sur nos valeurs et sur nos préoccupations lorsque nous avons commenté les connaissances scientifiques en matière de POP, mais aussi à loccasion dinterventions prononcées lors de la Convention, au cours dateliers et dans les médias. jai été la porte-parole de la coalition au cours de lensemble des négociations portant sur les POP. Lors des négociations mondiales qui ont eu lieu à Nairobi, je suis intervenue pour aider les participants à comprendre les conséquences potentielles, pour les Inuit et pour le monde, du degré de contamination observé dans lArctique : « Imaginez un instant, sil vous plaît, ce que nous ressentons aujourdhui : un choc, un sentiment de panique, de désarroi à mesure que nous découvrons que la nourriture que nous consommons depuis des générations et qui nous permet de conserver notre intégrité physique et mentale est devenue un poison. Vous vous rendez au supermarché pour acheter à manger. Nous, nous allons chasser, pêcher, poser des pièges... Notre supermarché, cest lenvironnement. Lorsque nous allaitons nos bébés, nous leur faisons ingérer un cocktail chimique nocif, prélude à des troubles neurologiques, des cancers, des insuffisances rénales et des dysfonctionnements de lappareil reproducteur. Le fait que les mères inuit qui vivent bien loin des zones où les POP sont fabriqués et utilisés doivent y réfléchir à deux fois avant dallaiter leurs enfants au sein devrait à coup sûr conduire le monde à tirer la sonnette dalarme. » Tout au long des négociations, nous avons poliment mais fermement rappelé aux délégués quà nos yeux, les POP constituent une question de culture et de santé publique tout autant que de sécurité environnementale. Nous avons également suggéré que les Inuit sont, de fait, des indicateurs de la santé du monde à la manière des canaris dans les mines. Nous avons recommandé que la Convention prévoie lélimination, plutôt que la gestion, des pires POP ; quelle soit exhaustive et repose sur des conclusions scientifiques ; que son application par les Etats soit vérifiable. Nous voulions une Convention qui entraîne un véritable changement à long terme, qui ait des répercussions concrètes. Sinon, notre santé et la survie de notre culture ne seraient pas garanties. Nous avons beaucoup appris durant ces négociations. Initialement, les organisations gouvernementales et non gouvernementales ignoraient tout ou presque de notre situation dans lArctique et des caractéristiques de notre peuple. Depuis, en grande partie grâce à nos interventions répétées, la situation a évolué. La plupart des Etats ont fini par se montrer solidaires de notre détresse et ont tout fait pour nous venir en aide, malgré les pressions exercées par lindustrie chimique. Le PNUE lui-même en particulier son Directeur exécutif, Klaus Toepfer a saisi toutes les occasions de rappeler aux délégués combien il était nécessaire de répondre à nos préoccupations. Une sculpture sur bois représentant une mère inuit et son enfant, que jai remise à Klaus à Nairobi, est devenue la « conscience » des négociations : elle était présente sur la table du président à chaque séance. Nombre de négociateurs m'ont prise à part pour me dire combien ils étaient heureux que cette sculpture ait été choisie comme principale image sur le site Web du PNUE consacré aux POP. Les gouvernements hôtes nous ont donné loccasion dillustrer les liens culturels qui existent entre les POP, la nourriture traditionnelle et notre mode de vie. Le Gouvernement allemand, par exemple, a invité un groupe de danseurs et de chanteurs traditionnels inuit à se produire devant les négociateurs à Bonn. Cette initiative a suscité un intérêt bienvenu parmi les médias et dans le monde politique. jai été particulièrement touchée, car ma fille faisait partie de ce groupe et quelle a donné à voir, célébré et défendu sa culture en cette occasion. Les journalistes généralistes en savent très peu au sujet de lArctique. Néanmoins, ils ont écouté ce que nous avons dit et en ont rendu compte avec précision. Une équipe de la BBC, par exemple, est venue à Iqaluit, la capitale du Nunavut, pour en apprendre davantage à la suite des premiers comptes rendus publiés. Nous avons emmené son correspondant basé à Washington chasser le phoque. Il a vite compris ce que signifiait, sur le terrain, le message que nous nous efforçons de transmettre aux négociateurs dans dobscures salles de réunion. Quant aux organisations environnementales, elles ont mis à profit leur connaissance des médias et leurs relations pour appuyer notre plaidoyer. Les points de vue que nous avons exprimés en notre nom et au sujet de lArctique ont intéressé les groupes de négociateurs régionaux. Nous les avons tous convaincus, sur la base dun discours axé sur les impératifs « moraux ». Mais nous avons refusé de nous présenter en « victimes », rôle que certains gouvernements nous encourageaient à jouer. Lorsque des mesures visant à contrôler lutilisation du DDT ont suscité la controverse, opposant le Nord au Sud, nous avons clairement déclaré que les Inuit refuseraient de ratifier un accord menaçant la santé des autres. Nous qui avons été décimés par la variole et dautres maladies introduites au début du 20e siècle, nous sommes extrêmement sensibles aux difficultés de ceux qui perdent chaque année des milliers de personnes en raison du paludisme. Nous ne sommes que 150 000, mais les POP menacent notre existence culturelle même. cest pourquoi nous avons tant insisté pour que la Convention prenne en compte les préoccupations sanitaires exprimées par les mères dans toutes les régions du monde. Nous avons défendu cette cause avec notre cur autant quavec notre tête, mais sans jeter le blâme sur qui que ce soit. Les Inuit préfèrent influencer que protester. Dès le début de ces négociations, il est apparu clairement que beaucoup dargent serait nécessaire pour que les pays signataires soient en mesure de sacquitter des obligations auxquelles ils souscriraient. Nous avons donc pris trois initiatives de caractère financier. En premier lieu, nous avons pressé le Gouvernement canadien, avec lequel nous entretenons des relations étroites et cordiales, dannoncer quil apporterait un appui sonnant et trébuchant à la mise en uvre de la Convention sur les POP. Lors de lavant-dernière session de négociations à Bonn, le Canada a annoncé une contribution de 20 millions de dollars, et cet argent est aujourdhui placé dans un fonds de fiducie à la Banque mondiale. En second lieu, nous avons appelé le Gouvernement canadien et lensemble des gouvernements de lArctique à proposer la création de nouvelles institutions qui collaboreraient avec les pays en développement pour mettre en uvre des projets visant à remédier aux problèmes actuels et surveilleraient leur mise en uvre. Nous avons ainsi contribué de façon notable à faire accepter le concept dun réseau dassistance en matière de renforcement des capacités dans le cadre de la Convention. Enfin, à la demande du Secrétariat du Fonds pour lenvironnement mondial (FEM), nous avons préparé avec lAssociation russe des peuples autochtones du Nord et le Programme de surveillance et dévaluation de lArctique du Conseil arctique un programme de recherche visant à évaluer les concentrations de POP dans la nourriture traditionnelle de la Russie arctique. Il a finalement été financé par le FEM, six Etats de lArctique et des fondations canadiennes, et il a été évoqué à maintes reprises durant les négociations. Le 23 mai 2001, des représentants de la plupart des gouvernements de la planète se sont réunis à Stockholm pour signer la Convention. cest une étape importante dans le cadre des efforts visant à débarrasser le monde de quelques-uns des principaux produits chimiques toxiques, déliminer progressivement et/ou dinterdire lutilisation et la fabrication de certains POP, dans la perspective de commercialiser de nouvelles substances dans le futur. Mais cest aussi un événement unique pour dautres raisons. Tout en déclarant que lobjectif de la Convention est de « protéger la santé humaine et lenvironnement » contre les POP, le préambule, de façon inattendue mais tout à fait bienvenue, met en relief la situation des peuples autochtones et de lArctique. On peut y lire que « lécosystème arctique et les populations autochtones qui y vivent sont particulièrement menacés en raison de la bio-amplification des polluants organiques persistants, et que la contamination des aliments traditionnels de ces populations constitue une question de santé publique ». De nombreux pays se sont engagés à ratifier la Convention avant la tenue du Sommet mondial sur le développement durable à Johannesburg, en septembre 2002. Lors de la signature à Stockholm, Klaus Toepfer nous a remerciés pour nos efforts en faveur de la Convention sur les POP. Il a reconnu que nous avions contribué pour beaucoup à son adoption. cest pour nous une grande fierté. Les Inuit ont énormément progressé en peu de temps. Robert Peary, le célèbre explorateur américain, a dit un jour des Inuit : « Quelle est la valeur de ces gens pour le monde ? Ils nont pas de culture à proprement parler, pas de langage écrit. Ils naccordent pas plus de valeur à la vie que le renard ou le loup. »
Nous avons prouvé au monde notre valeur et nous espérons cest en tout cas notre intention le faire de nouveau à propos dautres questions dimportance pour lArctique, qui ont des répercussions dans le monde entier. Nous en sommes capables parce que nous pouvons puiser dans notre héritage culturel, aussi riche que varié. Nous continuons de tirer de la chasse et de la pêche des enseignements tout à fait pertinents. Nous demeurons les gardiens de lenvironnement. Alors quils poursuivent leur progression rapide sur la voie du changement social, il semble donc parfaitement approprié que les Inuit prodiguent des conseils au monde au sujet de problèmes qui affectent la santé de lensemble de notre planète
Sheila Watt-Cloutier est Présidente de la Conférence circumpolaire inuit (Canada). Photo : Barbara Willard/PNUE/Topham |
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