Diagnostic de la santé
de la planète

 
Robert T. Watson décrit l’impact croissant des activités humaines sur les écosystèmes et les biens et services qu’ils fournissent, et il trace les grandes lignes d’une nouvelle évaluation

Depuis plusieurs décennies, d’importants progrès ont été faits en matière de réduction de la pauvreté et d’amélioration de la qualité de vie. L’espérance de vie et le revenu par habitant ont augmenté, la mortalité infantile a baissé et la société civile participe davantage aux prises de décisions. Mais des progrès considérables sont encore nécessaires.

Des milliards de personnes, notamment parmi les populations rurales pauvres, n’ont toujours pas accès à une alimentation nutritive, à de l’eau non polluée, à l’assainissement, à l’électricité ou à un environnement sain. Privés de droits, certains groupes n’ont ni pouvoir, ni opportunités, ni sécurité, comme en témoignent la distribution inéquitable des bénéfices issus de la mondialisation, l’accès limité pour beaucoup de pauvres aux ressources productives et à l’innovation technique, et les régimes fonciers fondés sur l’exclusion en vigueur dans bien des pays. La dégradation environnementale à l’échelle locale (pollution des eaux, par exemple) et régionale (dégradation des terres, par exemple) se poursuit sans relâche dans la plupart des pays en développement – appauvrissant le capital naturel, menaçant les moyens d’existence des pauvres et limitant la croissance économique rurale. Et au niveau mondial, le climat de la Terre continue à changer, et la diversité biologique à disparaître à un rythme sans précédent, minant le fondement écologique du développement durable.

En matière de développement durable, les progrès dépendent d’une meilleure gestion des écosystèmes de la Terre. Ceux-ci ont un impact direct sur le bien-être des humains puisqu’ils fournissent l’alimentation, le bois, les ressources génétiques et les médicaments, ainsi que certains services comme la purification de l’eau, la maîtrise des crues, la stabilisation des côtes, la fixation du carbone, le traitement des déchets, la production de sol, la pollinisation, la maintenance de la qualité de l’air et la fourniture d’avantages esthétiques et culturels. Et ils ont également un impact indirect, par le biais de la pauvreté, de la santé, des moyens d’existence, de la sécurité et du développement économique.

La magnitude des changements
La magnitude des changements dus à l’homme intervenus dans les écosystèmes terrestres et marins est sans précédent. De 40 à 50 % des terres sont aujourd’hui transformées ou dégradées. Quelque 60 % des plus grandes pêches mondiales sont surexploitées. Les forêts naturelles continuent à disparaître au rythme approximatif de 14 millions d’hectares par an. Et d’autres écosystèmes comme les terres humides, les mangroves et les récifs de corail sont en diminution ou considérablement dégradés. Parmi les autres impacts humains sur les écosystèmes, il convient de citer également l’altération des cycles de l’azote et du carbone, qui provoque des pluies acides, l’eutrophisation, le changement climatique et l’accélération du taux d’extinction des espèces. Tous ces changements ont eu des impacts significatifs encore que rarement quantifiés sur la production des biens et services issus des écosystèmes.

Les changements démographiques et la croissance économiques projetés conduiront à une demande croissante en matière de ressources biologiques. Ceci implique des impacts encore plus importants sur les écosystèmes et sur les biens et services qui en découlent. Les projections suggèrent qu’un tiers supplémentaire de la couverture terrestre mondiale se trouvera transformée dans les cent ans à venir. La demande céréalière mondiale doublera dans les vingt-cinq à cinquante prochaines années. La demande en matière d’eau douce passera à plus de 70 % du ruissellement et celle en matière de bois doublera au cours du prochain demi-siècle.

Il est désormais acquis qu’il existe des conflits au niveau des biens et services écologiques. Le déboisement d’une forêt au profit de l’agriculture permet, par exemple, d’augmenter la production alimentaire, mais il risque aussi de faire baisser les stocks d’eau non polluée, de bois, de diversité biologique ou de limiter la maîtrise des crues – facteurs qui peuvent être tout aussi importants, voire plus importants. Il est donc indispensable d’adopter une approche intégrée de l’agriculture, de l’utilisation des terres et de la gestion des côtes et des océans, afin de tenir compte des diverses implications écologiques, économiques, sociales et culturelles, ainsi que des implications institutionnelles de l’utilisation durable et de la conservation.

Une meilleure gestion des écosystèmes
Comme la capacité de nombreux écosystèmes à fournir des biens et services essentiels est en train de diminuer, les gouvernements sont désormais nombreux à reconnaître la nécessité de gérer plus efficacement ces systèmes fondamentaux de maintien de la vie : c’est particulièrement important en tant qu’outil d’atténuation de la pauvreté. L’importance d’une meilleure gestion des écosystèmes est également reconnue dans le secteur privé, tant par les industries directement tributaires des ressources biologiques (comme le bois, la pêche ou l’agriculture) que par celles qui ne le sont pas (comme l’exploitation minière, par exemple). Les sociétés sont de plus en plus conscientes qu’il faut qu’elles soient socialement responsables, et elles tiennent compte d’un triple impératif : assurer une croissance économique qui soit durable au plan environnemental et social.

Dans son Rapport du millénaire à l’Assemblée générale des Nations Unies, le Secrétaire général a reconnu la charge toujours plus lourde que font peser les écosystèmes dégradés sur le bien-être et sur le développement humain, et il a déclaré :

« Il est impossible de concevoir des politiques environnementales efficaces qui ne soient pas fondées sur de solides données scientifiques. Bien que dans de nombreux domaines d’importants progrès aient été faits dans le recueil de données, il nous reste de fortes lacunes. En particulier, il n’y a jamais eu d’évaluation mondiale complète des principaux écosystèmes du monde. L’Evaluation du millénaire, initiative majeure fondée sur une collaboration internationale et destinée à établir la santé de notre planète, répondra à ce besoin. »

L’Evaluation des écosystèmes en début de millénaire est une évaluation à plusieurs échelles : elle se compose d’évaluations liées les unes aux autres, effectuées à diverses échelles géographiques, allant des communautés locales à l’ensemble du globe. Elle a été autorisée par la Convention sur la diversité biologique, par la Convention sur la lutte contre la désertification et par la Convention Ramsar sur les zones humides, et elle prend en compte d’autres évaluations scientifiques internationales. Elle permettra également de répondre directement aux besoins de prises de décisions aux échelles sous-nationales et dans le secteur privé et au sein de la société civile.

L’évaluation s’appuie sur des évaluations sectorielles et intégrées précédentes et elle met l’accent sur trois domaines : les tendances actuelles et historiques en matière d’écosystèmes et la contribution de ceux-ci au bien-être humain ; les options permettant de conserver les écosystèmes et d’augmenter leur contribution au bien-être humain ; et les scénarios futurs pour les changements intervenant dans les écosystèmes et le bien-être humain. Sa « valeur ajoutée » réside dans son analyse intersectorielle et à diverses échelles.

Ce cadre à échelles multiples est unique. D’autres évaluations mondiales ont inclus de puissantes analyses régionales (comme le troisième rapport d’évaluation du Groupe intergouvernemental d’experts pour l’étude du changement climatique), mais l’Evaluation du millénaire tient également compte d’évaluations officielles effectuées à l’échelle sous-mondiale, avec leurs propres parties prenantes, institutions concernées et processus axé sur l’utilisateur.

L’Evaluation du millénaire a été structurée de façon à ce qu’elle satisfasse tous les critères de mise en exergue : crédibilité, transparence, légitimité et utilité. Elle a été conçue pour :

  • satisfaire des normes scientifiques et techniques élevées, notamment un processus d’examen collégial rigoureux et transparent ;

  • être pertinente sans pour autant être normative ;

  • être indépendante de toute pression politique tout en répondant aux besoins des utilisateurs ;

  • inclure un processus ouvert pour la nomination et la sélection d’experts, en assurant un bon équilibre régional, disciplinaire, hommes/femmes, et des parties prenantes, et en cherchant à étendre la communauté d’experts effectuant l’évaluation, de façon à inclure les connaissances locales et traditionnelles ;

  • assurer une présentation équilibrée des perspectives, identifiant ce qui est connu et ce qui ne l’est pas, y compris les principales incertitudes ;

  • couvrir les questions associées à l’évaluation, à la gestion et à la communication des risques ;

  • être revendiquée et avalisée par toutes les parties prenantes concernées ;

  • inclure une stratégie efficace de vulgarisation et de communication de tous les processus et résultats.

Il a notamment été parrainé par le Fonds pour l’environnement mondial, par la Fondation des Nations Unies, par la Fondation David et Lucille Packard, par la Banque mondiale, par le PNUE et par les Gouvernements de la Norvège, de la Chine, du Japon et des Etats-Unis.

L’Evaluation du millénaire contribuera à sensibiliser davantage le public aux impacts du changement des écosystèmes sur le bien-être humain, ainsi qu’aux mesures nécessaires pour y faire face. Elle améliorera les décisions nationales et sous-nationales concernant les écosystèmes, le développement humain et l’atténuation de la pauvreté. Elle favorisera des stratégies commerciales plus fortes soucieuses de la santé des écosystèmes et des entreprises qui en dépendent. Enfin, elle améliorera la coopération internationale et mondiale en matière de gestion des écosystèmes


Dr. Robert T. Watson est Scientifique en chef et Directeur, ESSD, Banque mondiale, et co-Président du Conseil d’administration de l’Evaluation du millénaire.

PHOTO : Stuart G.R. Warner/PNUE/Topham


Ce numéro:
Sommaire | Editorial K. Toepfer | Des opportunités inégalées | Une priorité mondiale | Des partenariats pour le changement | Les nouveaux enjeux | De belles réussites mais il reste encore beaucoup à faire | Message à l’intention de la Seconde Assemblée du Fonds pour l’environnement mondial | L’avenir de l’environnement africain | Une énergie critique | Diagnostic de la santé de la planète | Comment regagner le terrain perdu | Le tango se danse à deux | La connaissance au service de l’action | Des avantages à caractère mondial | Des polluants impopulaires | Message à l’intention de la Seconde Assemblée du FEM

Articles complémentaires:
Special supplement to coincide with the Global
Environment Facility Assembly
(Fresh Water) 1998
Robert Watson: The heat is on (Climate Change) 1997
Dans le numéro La pauvreté, la santé et l’environnement, 2001
Dans le numéro Biodiversity, 2000
Dans le numéro The Environment Millennium, 2000

AAAS Atlas of Population and Environment:
Overview: state of major ecosystems

AAAS Atlas of Population and Environment:
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