Partage equitable
des decisions

 
Kader Asmal
parle de ce qui peut être fait pour maximiser les avantages de l’hydroélectricité, tout en limitant les inconvénients liés aux grands barrages.

Depuis des dizaines d’années, nous cherchons désespérément le moyen d’assurer une vie meilleure aux pauvres de la Terre sans pour autant détruire notre patrimoine culturel et l’environnement naturel. La croissance économique est censée être la solution permettant d’atténuer la pauvreté, mais comment faire pour que cette croissance soit équitable sans être bridée ? Comment peut-on persuader les grandes sociétés de tenir compte des intérêts de tous ?

Avec mes 11 collègues de la Commission mondiale sur les barrages, nous avons passé deux ans sur une des questions les plus controversées du développement économique. Le débat concernant les barrages inclut nombre des interrogations plus générales en matière de croissance, de technologie et d’équité – pour n’en citer que quelques-unes – qui caractérisent les grands débats sur la meilleure manière de favoriser un monde plus équitable pour tous.

L’industrie et les particuliers ont besoin d’électricité. Les cultures irriguées nourrissent les populations et sont sources de devises. L’eau propre et le contrôle des inondations sont bénéfiques pour tous.

Alors que 2 milliards de personnes n’ont pas l’électricité dans un monde étouffé par la pollution aérienne, l’hydroélectricité semblait jadis offrir une alternative non polluante dans les pays ayant la chance de disposer de cours d’eau adéquats. Pourtant, les barrages ne sont pas sans inconvénients. Les fréquents dépassements de coût peuvent contribuer à faire peser sur le pays une dette insupportable. Chaque année, ils exigent le déplacement de 4 millions de gens. Les impacts environnementaux peuvent être dévastateurs, et le partage des coûts et des avantages est souvent inéquitable.

Critères communs
Le défi de notre Commission consistait à trouver un ensemble de critères communs permettant de décider si un barrage est vraiment la meilleure solution pour satisfaire un besoin et, si c’est le cas, d’identifier les avantages dérivés du barrage tout en minimisant ses points négatifs.

Un tiers des pays du monde sont tributaires de l’hydroélectricité pour plus de la moitié de leur électricité, et les grands barrages produisent 19 % de l’électricité globale. La demande en électricité des pays en développement continue à augmenter et les choix permettant d’y répondre sont limités.

La Commission s’était donné pour mission d’étudier l’efficacité des grands barrages et d’évaluer les différentes options existant en matière de ressources en eau et de développement énergétique. Nous avons entrepris des études de cas détaillées de huit grands barrages et préparé des bilans nationaux pour l’Inde et la Chine ainsi qu’un briefing concernant la Russie et les nouveaux Etats indépendants. Nous avons également effectué une enquête portant sur 125 grands barrages ainsi que 17 bilans thématiques des questions socio-économiques et environnementales, des solutions autres que les barrages et des processus institutionnels et de gestion des affaires publiques.

Nous avons appris que les grands barrages construits pour produire de l’hydroélectricité avaient tendance à produire des quantités d’énergie proches de leur objectif mais néanmoins inférieures. Ils atteignent généralement leurs objectifs financiers mais leurs performances économiques restent variables.

D’une manière générale, nous avons constaté que les impacts des barrages sur les écosystèmes étaient plus négatifs que positifs (y compris ceux conçus pour la fourniture d’eau, l’irrigation et le contrôle des inondations). Dans bien des cas, ils ont provoqué des pertes considérables au niveau des espèces et des écosystèmes. Nous avons trouvé que tous les réservoirs qui ont été testés par les scientifiques émettent des gaz à effet de serre – comme c’est le cas pour les lacs naturels – provenant de la décomposition de la végétation et de l’afflux de carbone du bassin-versant. L’ampleur de ces émissions est très variable. Les données provenant d’un barrage hydraulique brésilien ont montré que le niveau brut est important comparé aux émissions d’usines thermiques équivalentes. Dans d’autres réservoirs cependant (notamment ceux situés dans la zone boréale), les émissions brutes de gaz à effet de serre sont bien inférieures à celles d’une usine thermique de puissance comparable. Il est évident qu’il faudra approfondir les recherches si l’on veut faire la preuve de la capacité de l’hydroélectricité à contrer le changement climatique.

Connaissance et compréhension
Nous avons conclu qu’il était nécessaire d’examiner les projets de développement de l’eau et de l’énergie dans un contexte beaucoup plus vaste que par le passé. Les études entreprises doivent se fonder sur une connaissance et une compréhension parfaites des avantages et des impacts des grands projets de barrages et des options disponibles pour toutes les parties. Nous avons appelé à un changement radical de la manière dont les décisions sont prises.

Notre rapport et nos recommandations mettent en évidence cinq valeurs fondamentales pour l’information liée aux projets de barrages : équité, efficacité, prises de décision participatives, durabilité et responsabilité.

Armés de ces valeurs, nous avons proposé une approche axée sur la reconnaissance des droits et sur l’évaluation des risques – en particulier « les droits menacés  ». Nous considérons qu’elle devrait être l’outil directeur en matière de planification et de prise de décision. Cela fournirait un cadre plus efficace pour intégrer les dimensions socio-économiques et environnementales, pour évaluer les options et pour la planification et les cycles de projets liés aux grands barrages.

Nous avons ensuite identifié cinq éléments de décision critiques lors de l’examen des options en matière d’eau et d’électricité. Les deux premiers concernent la planification :

  • Les besoins en matière de services d’eau et d’énergie doivent être évalués et validés.

  • Il faut passer en revue toutes les options pour pouvoir identifier le plan de développement à privilégier.

Lorsque le barrage apparaît comme le meilleur choix en matière de développement, il y a lieu d’envisager les trois éléments de décision suivants :

  • Durant la phase préparatoire du projet, il convient de vérifier que tous les accords sont en place avant de lancer l’appel d’offres pour la construction.

  • Durant la phase de réalisation du projet, le respect des accords doit être confirmé avant la mise en service du barrage.

  • Durant la phase d’exploitation du projet, l’exploitation du barrage doit s’adapter à l’évolution des circonstances extérieures.

Chacun des cinq points de décision représente un engagement envers des actions qui gouvernent le cours de la conduite future et l’attribution de ressources financières et autres au projet. Ce sont des points auxquels les ministères et les organismes gouvernementaux doivent vérifier le respect des procédures précédentes avant de donner le feu vert pour le stade suivant.

Notre rapport propose un nouveau cadre politique qui se démarque totalement de l’approche adoptée actuellement dans la plupart des pays. Nous sommes très satisfaits de l’accueil réservé au rapport et heureux que, bien que notre mission ait été ponctuelle et clairement limitée à deux ans, le travail de la Commission puisse se poursuivre dans le cadre du Projet pour les barrages et développement sous les auspices du PNUE, qui parrainera et favorisera un dialogue des multiples parties prenantes, inclusif et bien informé sur les questions soulevées par notre Commission.

Les décisions concernant la production d’énergie doivent être prises en commun par les puissants et les « sans pouvoir  ». Nous espérons que le travail accompli par la Commission mondiale sur les barrages aura permis de rééquilibrer ces décisions


Le Professeur Kader Asmal, Ministre de l'éducation de la République d'Afrique du Sud, était Président de la Commission mondiale sur les barrages.

Photo : Thomas Wolke/UNEP/Still Pictures


Ce numéro:
Sommaire | Editorial K. Toepfer | Sécurité et durabilité | Le multilatéralisme au service du développement durable | Une réponse aux besoins croissants | Zéro litre aux 100 | Partage équitable des décisions | Pétrole et montée des eaux | Les défis énergétiques | En bref : l’énergie | Concours | Mettre les populations au courant | Rapport spécial sur la Chine : Réduire les émissions de carbone | Le vent du changement | Le pouvoir de choisir | L’aube d’une nouvelle énergie | Une vague d’espoir | Produire plus avec moins

 

Articles complémentaires:
Dans le numéro Climate and Action December 1998
Dans le numéro Climate change December 1997
Dans le numéro Water October 1996

l’Atlas of population and environment de l’AAAS:
Energy
Climate change
Air pollution
Freshwater Wetlands
Fresh water