Le pouvoir
de choisir

 
Selon Gerd Leipold l’utilisation généralisée des énergies renouvelables pour faire face au changement climatique aurait pour effets d’accroître la sécurité, d’atténuer la pauvreté et de restaurer la confiance dans le domaine économique.

Depuis les attaques terroristes du 11 septembre 2001, le monde est en proie à une insécurité accrue et confronté à un ralentissement de l’économie. Il y a fort à parier que beaucoup perçoivent le changement climatique comme un problème distinct. Mais aux yeux des écologistes, tout est lié, de façon directe et cruciale. En conséquence, si nous sommes déterminés à régler l’une ou l’autre de ces questions, nous n’avons d’autre choix que de les aborder ensemble de front.

Tony Blair, le premier ministre britannique, a récemment demandé : « Quel enseignement pouvons-nous tirer des marchés financiers, du changement climatique, du terrorisme international, de la prolifération nucléaire ou du commerce mondial ?  » Il a répondu : « Que notre intérêt individuel et nos intérêts mutuels sont aujourd’hui inextricablement liés – que le pouvoir, la richesse et les chances de succès doivent être entre les mains du plus grand nombre, et non de quelques-uns.  »

Si nous adoptons une démarche visionnaire et déterminée pour faire face au changement climatique, nous parviendrons du même coup à instaurer une véritable sécurité, à dynamiser l’économie, à atténuer la pauvreté et à rendre le monde plus équitable.

Le développement à grande échelle de l’énergie éolienne et de l’énergie solaire – sans parler d’autres sources d’énergie renouvelables – nous apporterait la sécurité énergétique dont nous avons tant besoin. Nous pourrions renoncer à la fois aux combustibles fossiles, responsables du changement climatique, et aux réacteurs nucléaires, auxquels sont associés tant de dangers à long terme. En faisant bénéficier les 2 milliards d’êtres humains les plus démunis de la planète d’une énergie renouvelable, nous atténuerions leur pauvreté, nous contribuerions à lutter contre les maladies qui les frappent, nous favoriserions l’accès du plus grand nombre à l’éducation. Ils accéderaient à l’indépendance et retrouveraient l’espoir. En résumé, nous créerions un environnement meilleur pour chacun, partout dans le monde.

Les hommes politiques, les commentateurs et les scientifiques du monde entier ont décrit le changement climatique comme le problème environnemental actuel le plus inquiétant. Mais il ne concerne pas seulement les ministères de l’environnement. Bien sûr, ce phénomène a des conséquences environnementales – inondations, sécheresse, mort des récifs de corail, fonte des glaces de l’Arctique et de l’Antarctique, élévation du niveau de la mer – qui affecteront, directement et indirectement, populations et économies. Mais ses causes profondes sont à rechercher dans les modes de fonctionnement de la société industrielle et dans sa dépendance presque totale vis-à-vis des combustibles fossiles. Pour atténuer les effets du changement climatique, il faudra y renoncer progressivement.

Les gouvernements signataires de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques se sont engagés à « stabiliser (...) les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique  ». L’organisation des Nations Unies a en outre déterminé que les limites de certains écosystèmes sont déjà atteintes, voire dépassées.

Pour que nous demeurions en deçà de ces limites, la quantité de carbone dans l’atmosphère doit être fixée à long terme à un maximum de 400 parties par million d’équivalent gaz carbonique. Les estimations actuelles – qui sont fonction du nombre de forêts abattues et replantées – autorisent un bilan du carbone compris entre 145 et 260 milliards de tonnes. Le point médian, 225 milliards de tonnes, ne représente qu’un quart des réserves économiques existantes et ne constitue qu’une fraction infime (5 %) de la base de ressources en pétrole, en charbon et en gaz.

Mais une autre estimation donne à réfléchir : si l’utilisation des combustibles fossiles se poursuit au rythme actuel, cette quantité sera épuisée dans moins de 40 ans. Et si la demande énergétique continue de croître au taux actuel, soit 2 % par an, elle pourvoira à nos besoins pendant moins de trois décennies.

L’accord conclu à Marrakech en novembre signifie qu’il ne devrait plus y avoir d’obstacles, réels ou imaginaires, à la ratification du Protocole de Kyoto par toutes les Parties. Elles devraient toutes – y compris les Etats-Unis – le faire maintenant afin qu’il puisse entrer en vigueur d’ici à la tenue du Sommet mondial pour le développement durable en septembre 2002. Mais s’il s’agit là d’un premier pas estimable, le Protocole ne préconise qu’une réduction d’environ 5 % des émissions des pays industrialisés ; de surcroît, les échappatoires sont si nombreuses que ces émissions pourraient encore augmenter.

Le calendrier des négociations portant sur la seconde période d’engagement doit être raccourci et les objectifs fixés doivent être tels que les pays industrialisés réduisent leurs émissions d’au moins 80 % d’ici à 2050.

C’est une logique scientifique imparable qui nous dicte la conduite à suivre. Nous devons entamer une réduction rapide de l’utilisation des combustibles fossiles, aboutissant à une élimination progressive en l’espace d’une génération. Cela veut dire qu’il faudra répondre à la demande énergétique mondiale à l’aide de sources propres et renouvelables.

Depuis 30 ans, Greenpeace vante les mérites d’un monde vivant en paix, dans la sécurité. Il est plus que jamais nécessaire de défendre cet idéal et de guider le monde hors des ornières de la terreur et de la guerre, vers cette sécurité qui ne pourra devenir réalité qu’aux conditions suivantes : chaque être humain devra manger à sa faim, libéré du joug de la pauvreté et de la maladie, boire de l’eau potable, respirer de l’air pur, se nourrir d’aliments dépourvus de toute contamination et vivre sans crainte. Nous plaidons pour une nouvelle forme de paix, qui exige que les besoins essentiels de chacun soient satisfaits, de sorte que le terrorisme n’ait plus de prise, et que leur interdépendance conduise les hommes à instaurer une dynamique productive pour répondre à leurs besoins mutuels, plutôt que de vivre dans l’appréhension et la peur de manquer.

Nous devons éliminer les technologies dangereuses telles que l’énergie nucléaire et la production de matières toxiques. Nous devons abolir toutes les armes biologiques, chimiques et nucléaires. En parallèle, un développement à grande échelle des sources d’énergie renouvelables permettrait d’atténuer les inégalités qui résultent de la pauvreté absolue.

Un risque majeur
Plus de 2 milliards d’individus ne disposent pas d’un approvisionnement fiable en électricité. Des millions d’autres vivent dans la misère. Les incidences du changement climatique identifiées dans le troisième rapport d’évaluation du Groupe intergouvernemental d’experts pour l’étude du changement climatique constituent un risque majeur pour le développement, en particulier dans les régions les plus pauvres de la planète. A mesure que le réchauffement de la planète s’accélère, il est probable que des droits fondamentaux tels qu’un accès fiable à la nourriture, à l’eau et aux soins de santé deviendront de plus en plus difficiles à satisfaire. Chaque année, des conditions météorologiques extrêmes tuent ou privent d’abri des dizaines de milliers de personnes.

Notre dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles perpétue les conflits relatifs aux ressources. s’en remettre encore et toujours à des sources d’énergie qui détruisent l’environnement ne ferait que renforcer le pouvoir de quelques-uns aux dépens de la multitude et accroître l’instabilité. Nous devons briser l’emprise qu’exercent sur la société les fournisseurs d’énergie actuels.

L’Equipe spéciale sur les énergies renouvelables du G8 a montré dans un récent rapport que les obstacles à l’adoption généralisée des sources d’énergie renouvelables ne sont pas technologiques mais financiers et politiques. Sa principale conclusion était la suivante : « Les ressources en énergie renouvelable peuvent désormais entraîner une réduction très nette des impacts environnementaux aux niveaux local, régional et mondial ainsi que les risques en matière de sécurité énergétique, voire, dans certaines circonstances, faire réaliser des économies aux consommateurs.  »

Le rapport concluait qu’un investissement de 250 milliards de dollars sur dix ans permettrait d’approvisionner en énergie renouvelable 1 milliard d’individus – 200 millions dans les pays de l’OCDE et 800 millions dans les pays les plus pauvres de la planète.

De même, The Solar Generation , nouveau rapport publié par Greenpeace et l’Association européenne de l’industrie photovoltaïque, prévoit que si l’énergie solaire bénéficie d’un appui suffisant des gouvernements et de l’industrie, elle pourrait, d’ici à 2020, donner lieu à la création de 2,3 millions d’emplois à l’échelle mondiale et permettre d’approvisionner 1 milliard d’êtres humains. Si nous tirons parti des économies réalisées sur nos dépenses énergétiques pour développer les énergies renouvelables à l’échelle mondiale, les conséquences seront positives non seulement pour l’emploi mais aussi pour l’économie en général, qui souffre aujourd’hui d’un manque de confiance de plus en plus marqué.

Pour faire face au changement climatique, nous avons besoin que les dirigeants politiques fassent preuve de détermination et engagent autant de ressources aussi rapidement qu’ils l’ont fait récemment en réponse aux actes de terrorisme.

Le 11 septembre a marqué un tournant, qui s’accompagne d’un choix. Allons-nous enfin nous attaquer à l’instabilité et à l’insécurité qui naissent de l’inégalité, ou poursuivre notre chemin vers toujours plus de douleur et de souffrance ?

Si nous nous en tenons à une optique conventionnelle, nous resterons dépendants des combustibles fossiles et nous perpétuerons l’instabilité et les dégâts infligés à l’environnement.

Mais nous avons le choix. Opter pour les énergies renouvelables aboutirait à une redistribution des pouvoirs et à la création de millions d’emplois. C’est le seul moyen de faire échec à la peur et de combattre efficacement le changement climatique, qui constitue la plus grave menace à laquelle notre planète soit confrontée


Gerd Leipold est Directeur exécutif de Greenpeace International.

Photo : Mario Infante/UNEP/Topham


Ce numéro:
Sommaire | Editorial K. Toepfer | Sécurité et durabilité | Le multilatéralisme au service du développement durable | Une réponse aux besoins croissants | Zéro litre aux 100 | Partage équitable des décisions | Pétrole et montée des eaux | Les défis énergétiques | En bref : l’énergie | Concours | Mettre les populations au courant | Rapport spécial sur la Chine : Réduire les émissions de carbone | Le vent du changement | Le pouvoir de choisir | L’aube d’une nouvelle énergie | Une vague d’espoir | Produire plus avec moins

 

Articles complémentaires:
Dans le numéro Climate and Action December 1998
Dans le numéro Climate change December 1997
Gerhard Berz: Insuring against catastrophe (Disasters) January 2001
Pier Vellinga: Flip-flop to catastrophe (Disasters) January 2001
Jan Pronk: Nature’s warnings (Disasters) January 2001

l’Atlas of population and environment de l’AAAS:
Energy
Climate change
Air pollution