Il nous faut
un rêve

 
Sunita Narain considère que les préparatifs du Sommet manquaient de vision et suggère de nouvelles approches pour l’avenir

Il est vraiment surprenant de voir combien il est facile de passer à côté de la réussite, comme l’illustrent les préparatifs du Sommet mondial pour le développement durable. Après de multiples réunions de comité préparatoires, nous avons obtenu un projet de mise en application faible, manquant d’imagination et de vision et sans la moindre valeur. Il était émaillé de phrases vides de sens, les gouvernements se chamaillant comme autant d’enfants réticents et insolents sur des questions pour lesquelles ils n’avaient vraiment aucune raison de ne pas être d’accord.

Les négociations sont en effet plus une question d’attitude que de prise de position. Ainsi a-t-on d’une part ceux qui veulent revenir sur l’accord initial entre riches et pauvres, établissant qu’en matière de protection de l’environnement, les responsabilités sont communes mais différenciées – et fondées sur les capacités d’une nation et sur ses responsabilités vis-à-vis du problème. D’autre part, d’autres gouvernements ne veulent pas accepter qu’une bonne gestion des affaires publiques, au plan national et mondial, est un facteur déterminant de développement durable.

Ce dont Johannesburg a le plus besoin, c’est d’un rêve. Et le Sommet a aussi besoin d’acteurs de changement qui croient à ce rêve. Au Sommet « planète Terre » de Rio de 1992, l’environnement prit une place prépondérante parce que la société civile avait incité les gouvernements à agir. Mais depuis, les groupes environnementaux ont calqué leur attitude sur l’inaction des gouvernements, se concentrant sur la place des virgules et des points dans les textes en négociation.

Cette « gouvernementalisation » des questions environnementales s’est révélée désastreuse, puisqu’elles sont devenues une cause vide de préoccupations. Et ce à l’heure où la planète a vraiment besoin d’un programme d’action mondial.

Les défis environnementaux sont aujourd’hui des défis de développement, au plan mondial comme au plan national. Le processus de mondialisation écologique est motivé par les niveaux atteints par la production et la consommation : désormais, ce qui se fait dans un pays peut avoir des impacts considérables sur les pays voisins, voire sur l’ensemble du monde.

La simple utilisation d’un réfrigérateur ou d’un climatiseur peut participer à la destruction de la couche d’ozone ; l’usage d’une voiture ou l’abattage d’un arbre sans en replanter un autre peuvent aider à déstabiliser le climat mondial. L’utilisation des composés organiques persistants comme le DDT en Inde peut provoquer une pollution mortelle pour les populations et autres vies des régions polaires les plus reculées, puisque ces composés sont lentement mais inexorablement poussés dans cette direction par les courants océaniques et les courants d’air mondiaux. Les êtres humains ont plus que jamais besoin d’apprendre à vivre dans « un monde unique ».

Il faut commencer par reconnaître que la « mondialisation écologique » est l’aboutissement inévitable des processus continus de croissance économique et de mondialisation qui non seulement lient toutes les économies nationales entre elles mais poussent également la production et la consommation à des niveaux dangereux pour l’écologie mondiale.

Les conventions multilatérales – du climat à la biodiversité en passant par le commerce des substances dangereuses – sont désormais autant de pièces du puzzle du partage de l’espace écologique (et économique) du monde. Leurs négociations établissent les règles et règlements – la constitution en fait – d’un nouvel accord.

Ensuite, nous devons reconnaître que le Sud – plus que jamais – tire les durs enseignements des coûts de santé énormes associés à un environnement sale. Le modèle économique et technologique occidental est fortement matérialiste, il utilise beaucoup d’énergie, métabolise des quantités énormes de ressources naturelles, abandonnant dans son sillage de nombreuses toxines et laissant les écosystèmes extrêmement dégradés et transformés. Et pourtant, le monde en développement prend exemple sur lui en matière de croissance économique et sociale, créant ainsi un extraordinaire cocktail de pauvreté et d’inégalité qui évolue en parallèle avec la croissance économique, la pollution et la destruction écologique à grande échelle.

Il est certain que les processus d’enrichissement mettront de plus en plus de pression sur les écosystèmes naturels et qu’ils produiront une pollution énorme. Toutes les villes du Sud qui s’industrialisent rapidement sont fortement polluées. Les études de la Banque mondiale indiquent que lorsque le Produit intérieur brut (PIB) de la Thaïlande doubla durant les années 1980, la quantité totale de polluants fut multipliée par dix. Par ailleurs, une enquête effectuée par le Centre pour la Science et l’Environnement de New Delhi a révélé que lorsque l’économie indienne doubla récemment, la pollution industrielle quadrupla et celle issue des véhicules à moteur fut multipliée par huit.

Le problème de la pollution exige une grande initiative mondiale. Les pays en développement ont besoin de technologies rentables répondant à leurs besoins de développement et de prévention de la pollution. La vision progressiste consisterait à inciter les pays en développement à éviter les changements technologiques « pas à pas » et à embrasser les technologies non polluantes de pointe comme les piles à combustible et solaires. Dans l’intérêt de tous, il faut un cadre mondial pour soutenir cette transition.

Enfin, il est désormais évident que la mondialisation va ignorer ou négliger des milliards de pauvres pendant plusieurs décennies, jusqu’à ce qu’ils parviennent à s’intégrer dans les marchés nationaux et mondiaux. Le moins qu’on puisse dire est que, pour ces peuples marginalisés, la vie est terriblement éprouvante. Le manque d’accès aux services les plus fondamentaux comme l’eau potable, une alimentation suffisante et des soins rudimentaires, fait que près d’un tiers des habitants du monde en développement ont une espérance de vie de quarante ans à peine. Il est également évident que le problème de la pauvreté rurale dans de nombreuses régions du monde en développement ne relève pas de la « pauvreté économique » mais bien de la « pauvreté écologique » – une pénurie de ressources naturelles sur lesquelles asseoir l’économie rurale. Plus d’un milliard d’humains vivent dans un dénuement total – une grande partie d’entre eux sur des terres dégradées. La régénération de ces terres jouera un rôle crucial dans la reconstruction des économies locales fondées sur l’agriculture et l’élevage, deux activités qui exigent une bonne gestion des terres et de l’eau pour assurer une bonne productivité.

Malheureusement, la « pauvreté écologique » n’est guère étudiée parce que la plupart des économistes ne comprennent pas les mécanismes de gestion de l’environnement ou des ressources naturelles et que la plupart des écologistes ne comprennent pas ceux de la pauvreté. Dans un monde interdépendant, tous les humains devraient jouir du plus fondamental des droits de l’Homme, le droit à la survie. Le chômage et la pauvreté freinent une bonne partie de l’humanité et l’obligent à vivre dans un dénuement qui ne peut avoir aucune justification morale, juridique ou socio-économique.

Pourtant le nombre de chômeurs et de personnes sous-employées, notamment dans le Sud rural, nous fournit une opportunité extraordinaire d’entreprendre une initiative mondiale et massive de régénération et de restauration des ressources naturelles dont dépend la survie des pauvres. Partout en Amérique du Sud, en Afrique et en Asie, les communautés villageoises peuvent survivre – si on leur en donne la possibilité – en améliorant leur environnement et les systèmes agro-économiques grâce au reboisement, à la mise en valeur des pâturages, à la conservation du sol, aux systèmes de collecte des eaux locales et au développement énergétique à petite échelle.

Il nous faut un grand programme mondial susceptible de générer des emplois liés à la régénération écologique, afin que la pauvreté et la dégradation écologique – les deux grands freins du développement mondial – puissent être stoppés et même éliminés. Voilà la nature fondamentale du rêve qui devrait motiver les négociations de Johannesburg. Pour que le Sommet soit couronné de succès – et il faut qu’il le soit – les dirigeants mondiaux doivent se rencontrer, non pas pour se chamailler, mais pour rédiger le préambule de cette nouvelle constitution mondiale. C’est le moins que nous puissions faire pour notre avenir commun 


Sunita Narain est directrice du Centre pour la Science et l’Environnement, New Delhi, Inde.

Photo : Yuri Abramochkin/UNEP/Topham


Ce numéro:
Sommaire | Editorial K. Toepfer | l’espoir a l’ordre du jour | Changeons de paradigme | Une seule Terre | Au delà des crochets | African renaissance| Une occasion à ne pas manquer | En bref: GEO-3 | Une opinion qui compte | Pour une nouvelle dynamique | Mesure de la non-durabilité | Empruntons la voie de l’énergie durable | Former pour transformer | Les grandes entreprises doivent rendre des comptes | Les entreprises au rapport | Lettre aux délégués | Il nous faut un rêve | Les deux faces d’une même pièce : avant et après Johannesburg


Articles complémentaires:
Malmö Ministerial Declaration (The Environment Millennium) 2001
Klaus Toepfer: Perspectives pour le Sommet: A l’approche de Johannesburg
(La montagne et L’écotourisme) 2002
Mohammed Valli Moosa: Realiser une vision (Les substances chimiques) 2002
Juan Mayr Maldonado: Portes ouvertes (Les substances chimiques) 2000

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