L’eau
la priorité des pauvres

 
Darryl D’Monte
s’entretient avec Shabana Azmi

Shabana Azmi – cinq fois lauréate du Prix national de la meilleure actrice en Inde et qui milite inlassablement en faveur des pauvres – raconte comment un programme gouvernemental destiné à lutter contre l’analphabétisme dans un village reculé de l’Uttar Pradesh rencontra une forte opposition de la part de la population. Finalement, on fit appel à une organisation non gouvernementale (ONG) pour essayer de sortir de l’impasse.

« Ils rassemblèrent toutes les femmes du village et leur demandèrent quel était leur plus gros problème. D’une seule voix, les femmes répondirent « l’eau » raconte l’actrice, qui est également membre de la chambre supérieure du parlement indien. Renseignements pris, les femmes étaient obligées d’effectuer des kilomètres à pied pour aller chercher de l’eau parce que les pompes manuelles étaient en panne et que les hommes ne les réparaient pas. Avec l’aide de l’ONG, elles apprirent non seulement à réparer elles-mêmes les pompes mais également à les installer dans d’autres villages.

« l’année suivante, ajoute Shabana Azmi, leurs problèmes fondamentaux ayant été réglés, les villageois se présentèrent volontiers pour participer au programme d’alphabétisation. »

L’importance de l’eau
L’actrice confie que cet incident lui a permis de comprendre l’importance de l’eau. Et elle ajoute que celle-ci lui apparut encore plus clairement lorsqu’elle participa à une mobilisation organisée dans un village du Madhya Pradesh en 1989 par les opposants à la construction d’un barrage sur le fleuve Narmada.

« Je vis de mes propres yeux les conséquence des déplacements de population, précise-t-elle. Au lieu que les ressources en eau soient gérées au profit de la population locale, elles étaient disséminées. Et les terres alluviales fertiles des cultivateurs étaient réquisitionnées pour le projet.

« Il n’est tenu aucun compte de l’avis des populations au nom desquelles ces projets sont planifiés pour « le bien commun ». Mais depuis 20 ans, le débat sur les alternatives aux barrages commence à s’intensifier. »

Les droits des sans-abri
Elle travaille surtout avec le Comité de protection des droits des sans-abri de Mumbai, sa ville, dans le cadre duquel elle se bat pour que les habitants des bidonvilles locaux puissent accéder à l’assainissement et à la propriété foncière.

« Ce qui fait d’un bidonville un bidonville, ce ne sont pas les abris en tôle, ce ne sont pas les matériaux qui ont servi à bâtir les maisons, c’est la dégradation de l’environnement, explique-t-elle. Il n’y a ni infrastructures ni équipements civiques. La politique du gouvernement consiste à fournir des logements dans des bidonvilles et à attendre des gens qu’ils s’y installent. Il est préférable de les rendre propriétaires de leur terre plutôt que de les loger. »

« L’assainissement, précise-t-elle, est la dernière priorité du gouvernement. » Elle a utilisé à la construction de toilettes une partie des 425 000 dollars que chaque parlementaire a le droit de consacrer annuellement à des projets d’intérêt public dans sa circonscription. Mais elle ajoute que cela ne suffit pas, tout comme il ne suffisait pas de fournir des pompes manuelles dans le village de l’Uttar Pradesh. « Le problème, c’est la maintenance. Dans un bidonville, il faut arriver à créer une atmosphère favorable à la mise en place de systèmes d’entretien des toilettes. »

Prendre fait et cause
Le hasard a voulu que Shabana Azmi soit obligée il y a trois ans d’abandonner le tournage d’un film intitulé Water, réalisé par Deepa Mehta – qui relatait la pénible vie de veuves abandonnées le long du Gange – après que celui-ci eut été perturbé par des Hindous intégristes. Mais elle avoue qu’elle n’a pas réussi à persuader beaucoup de ses amis acteurs de prendre fait et cause pour les problèmes liés à l’eau.

« Je crois que personne dans le milieu du cinéma n’y a vraiment réfléchi. On s’intéresse plus aux problèmes sociaux comme la santé et le sida, qui sont plus proches des préoccupations des comédiens. Je fais partie d’un comité permanent sur le développement rural et je cherche à inciter les parlementaires à montrer combien cette question est importante. »


Darryl D’Monte est Président de la Fédération internationale des journalistes de l’environnement.

Photo : PK Das


Ce numéro:
Sommaire | Editorial K. Toepfer | Message pour la Journée mondiale de l’environnement | L’eau, c’est la vie | Le siècle de l’eau | Retour aux sources | Renouvellement des engagements | Villes sans eau | Limiter la pollution | Personnalités de premier plan | En bref | Un nouvel ordre du jour | Et pas une goutte à boire | Des ponts sur l’eau | Publications et produits | Parcours d’obstacles | La dérive de la diversité biologique | Halte au gaspillage | L’eau : la priorité des pauvres | Puissance atomique

 
Articles complémentaires:
Dans le numéro Water, 1996
Dans le numéro Freshwater, 1998


AAAS Atlas of Population and Environment:
Freshwater
Freshwater wetlands
Mangroves and estuaries