Halte au
gaspillage

 
Polly Ghazi présente différentes manières d’utiliser plus efficacement l’eau pour éviter les pénuries

Nous gaspillons la majeure partie de l’eau que nous utilisons, et nous pourrions donc réaliser d’importantes économies en conservant davantage cette précieuse ressource. L’agriculture représente 70 % des quantités globales d’eau utilisée, mais 20 à 30 % des eaux d’irrigation ruissellent ou s’évaporent. L’industrie absorbe jusqu’à 54 % de l’eau utilisée en Europe, région où les entreprises accordent généralement une faible importance à son usage efficace. Et dans nombre de pays, les réseaux d’adduction d’eau laissent s’écouler 30 % au moins des quantités d’eau transportées.

Les technologies et les stratégies de conservation et de réduction de la demande en eau occupèrent une place importante lors du 3e Forum mondial de l’eau. Les gouvernements sont désormais moins enclins à construire de grands barrages et réservoirs coûteux et souvent impopulaires. Ils sont conscients qu’il peut être moins cher et plus durable de protéger et de réutiliser l’eau que de constamment chercher de nouvelles sources d’approvisionnement. Comme le fait remarquer Peter Gleick, Directeur du Pacific Institute for Studies in Development, Environment and Security en Californie : « Quel que soit le pays, l’optimisation de l’utilisation de l’eau constitue toujours la manière la moins coûteuse et la plus efficace d’améliorer les approvisionnements ». Comme d’autres spécialistes de l’eau, il préconise l’adoption d’un ensemble de mesures : optimisation de l’utilisation de l’eau, réduction des subventions liées à l’eau, campagnes de sensibilisation et programmes d’aide mieux ciblés.

Il existe déjà, par exemple, des technologies permettant de minimiser le gaspillage de l’eau utilisée pour les cultures, l’industrie, la consommation, la toilette et les chasses d’eau. Les techniques préconisées en agriculture – le secteur le plus gourmand en eau – consistent notamment à aplanir le terrain de façon à minimiser le ruissellement, et à adopter l’irrigation au goutte à goutte qui élimine pratiquement tout gaspillage, et les arroseurs à faible pression qui évitent l’arrosage excessif. En Inde, en Israël, en Jordanie, en Espagne et en Californie, l’irrigation au goutte-à-goutte a permis de réduire la consommation d’eau de 30 à 70 %, tout en augmentant le rendement des cultures de 20 à 90 %. Les premières versions de ces technologies étaient coûteuses mais les cultivateurs des pays en développement ont aujourd’hui accès à de nouveaux systèmes d’arrosage économiques. Dans le nord de l’Himalaya, par exemple, les villageois utilisent un système d’arrosage par aspersion monté sur seau qui coûte à peine 5 dollars. Au Bangladesh, les champs de riz qui restaient préalablement en jachère durant la saison sèche ont été transformés en terres productives toute l’année grâce à des pompes à pédale qui permettent de tirer l’eau des nappes souterraines. Jusqu’à présent, 1,2 million de pompes, vendues 35 dollars, ont permis une augmentation des revenus moyens des cultivateurs pouvant aller jusqu’à 30 % en un an. De nombreux pays font également appel à des technologies simples comme celles qui consistent à récupérer l’eau de pluie pour économiser l’eau potable. Dans l’Andhra Pradesh, l’œuvre caritative de développement WaterAid aide les communautés locales à recueillir les eaux pluviales et à réalimenter les nappes souterraines avec les eaux usées. « Quelques dollars par personne permettent d’améliorer considérablement la vie de communautés et de régions entières » affirme Simon Trace, qui dirige les initiatives internationales de WaterAid. Il constate cependant que pour que les projets soient viables à long terme, il faut que les communautés soient capables de faire fonctionner le matériel et supporter les coûts de fonctionnement lorsque les organismes d’aide quittent la région.

D’autres nations introduisent un système progressif de tarification, assorti de campagnes d’information, afin d’inciter les entreprises et les ménages à ne pas gaspiller l’eau. En Afrique du Sud, 23 millions de citoyens reçoivent désormais 6 000 litres d’eau gratuite par mois, les quantités supplémentaires étant ensuite facturées par paliers – la consommation d’eau a considérablement baissé dans plusieurs ville. La municipalité de Mexico a réussi à économiser suffisamment d’eau pour alimenter 250 000 nouveaux résidents, en remplaçant 350 000 chasses d’eau classiques par un modèle plus économe.

Dans les pays industrialisés – où les ménages consomment de vastes quantités d’eau pour la toilette, les WC et le jardinage – les campagnes de sensibilisation et le renforcement des réglementations concernant les appareils ménagers utilisateurs d’eau sont progressivement en train de réduire le gaspillage. Le programme d’installation de chasses d’eau économiques lancé à New York dans les années 1990 permit de réduire la consommation d’eau des immeubles de 29 % en un an. Par la suite, les habitants reçurent des pommes de douche économes, et la consommation d’eau par personne passa de 738 à 640 litres par jour entre 1991 et 1999. A Boston, des programmes similaires aboutirent à une baisse de 25 % de la demande en eau. Conformément à la réglementation fédérale, tous les nouveaux WC vendus actuellement aux Etats-Unis sont désormais équipés d’une chasse d’eau économe. Les quantités d’eau utilisées par l’industrie sont également en baisse, notamment grâce à de nouvelles technologies de fabrication plus efficaces et au remplacement de métaux gourmands en eau comme l’acier par d’autres métaux comme l’aluminium. La consommation industrielle d’eau a baissé d’un cinquième aux Etats-Unis depuis 1980. Au Japon, entre 1965 et 1989, la productivité de l’eau industrielle a quadruplé. Le recyclage des eaux usées est également en hausse dans les pays industrialisés. Les eaux usées traitées fournissent déjà 30 % de l’eau utilisée pour l’agriculture en Israël – chiffre qui pourrait passer à quatre cinquièmes d’ici à 2025 – et elles sont de plus en plus utilisées pour irriguer les cultures maraîchères en Californie. Ceux qui, comme Peter Gleick, préconisent une gestion intégrée de l’eau, affirment qu’il appartient aux gouvernements et aux autorités locales de sensibiliser les consommateurs à la conservation de l’eau, de fixer les prix de l’eau de façon à pénaliser les utilisateurs excessifs et à récompenser les conservateurs, de taxer la consommation plutôt que les revenus et même d’encourager les ménages à abandonner une alimentation riche en viande, dont la production nécessite d’importantes quantités d’eau.

Dans le monde en développement, le projecteur restera braqué sur l’agriculture. A l’heure actuelle, l’arrosage par aspersion ne concerne que 10 à 15 % des champs irrigués du monde, et celle au goutte-à-goutte à peine 1 %. La diffusion de ces technologies pourrait faire baisser de 50 % la demande agricole en eau et réduire ainsi la pauvreté et la faim. Monsieur Mahmoud Abu-Zeid, président du Conseil mondial de l’eau et ministre égyptien des Ressources en eau et de l’Irrigation, déclarait récemment aux experts internationaux de l’eau réunis au Canada l’été dernier que « la nécessité d’optimiser l’aide ciblant l’accès à l’eau ne pouvait pas être sous-estimée ». Il a demandé instamment aux bailleurs de fonds de fournir dans toute l’Afrique des technologies économiques d’irrigation et de stockage de l’eau. Globalement, la conservation de l’eau doit jouer un rôle important dans les efforts mondiaux visant à atteindre notre but de diminuer de moitié d’ici à 2015 la proportion de personnes n’ayant pas accès à l’eau potable et à l’assainissement


Polly Ghazi est correspondante spécialisée dans l’environnement pour le journal Green Futures.

Photo : C Chamorman/UNEP/Topham


Ce numéro:
Sommaire | Editorial K. Toepfer | Message pour la Journée mondiale de l’environnement | L’eau, c’est la vie | Le siècle de l’eau | Retour aux sources | Renouvellement des engagements | Villes sans eau | Limiter la pollution | Personnalités de premier plan | En bref | Un nouvel ordre du jour | Et pas une goutte à boire | Des ponts sur l’eau | Publications et produits | Parcours d’obstacles | La dérive de la diversité biologique | Halte au gaspillage | L’eau : la priorité des pauvres | Puissance atomique

 
Articles complémentaires:
Dans le numéro Water, 1996
Dans le numéro Freshwater, 1998


AAAS Atlas of Population and Environment:
Freshwater
Freshwater wetlands
Mangroves and estuaries