La Terre :
une question de foi

 
Victoria Finlay
considère que toutes les religions du monde s’accordent sur l’importance de la conservation, et elle parle des initiatives prises pour concrétiser leurs croyances

Un jour, le prophète Mahomet descendait un fleuve lorsque vint l’heure de la prière. Ses disciples se précipitèrent dans le fleuve pour procéder à leurs ablutions rituelles, mais le prophète, lui, se contenta de remplir un petit récipient pour se laver. Ils lui demandèrent pourquoi il se montrait si parcimonieux alors qu’il était entouré d’eau. Il répondit que cette abondance ne nous donnait pas le droit de gaspiller l’eau.

Au Japon, les Bouddhistes racontent une histoire similaire concernant Bouddha. Ayant reçu un don de 500 robes neuves pour ses disciples, celui-ci commença immédiatement à prévoir ce qu’il ferait des robes usagées. Elles serviraient de draps de lit. Les vieux draps seraient transformés en serviettes, et les vieilles serviettes en chiffons. Tout devait être utilisé et réutilisé.

Il ne fait aucun doute que toutes les religions du monde s’accordent sur l’importance qu’il y a à protéger la Terre. qu’ils aient été élevés dans un milieu baha'i, bouddhiste, chrétien, daoist, hindou, islamique, jain, juif, shinto, sikh ou zoroastrien, tous les peuples ont appris, explicitement ou implicitement, qu’ils doivent préserver leur environnement parce que certains éléments au moins de cet environnement revêtent un caractère sacré.

Entre elles, les religions possèdent environ 7 % de la surface habitable de la Terre, elles influencent plus de la moitié des écoles du monde, et constituent le principal centre spirituel et associatif pour plus de 4 milliards de personnes. Leur puissance est immense dans la plupart des régions du monde, et le nombre de leurs adeptes et leur influence font rêver les organisations non gouvernementales (ONG) et les mouvements écologiques.

Il n’est donc pas surprenant que la Banque mondiale, certaines organismes des Nations Unies, plusieurs instances internationales, le Fonds mondial pour la nature (WWF) et d’autres groupes de protection de la nature aient tous commencé à travailler avec des chefs spirituels sur des projets environnementaux.

En Mongolie, par exemple, la Banque mondiale et d’autres organisations internationales sont en train de parrainer un projet de traduction en mongolien moderne et de publication des sutras bouddhistes concernant les montagnes sacrées. L’idée est d’utiliser ces écrits pour consacrer à nouveau les montagnes et rappeler ainsi aux populations locales qu’en vertu de leurs responsabilités traditionnelles, elles ne doivent pas déboiser ou chasser dans certains endroits.

Enkhbayer, Premier ministre du pays et bouddhiste convaincu, a déclaré : « Quel sera l’argument le plus fort ? qu’il ne faut pas déboiser parce que le Gouvernement l’interdit ou parce que la montagne est sacrée ? A mon avis, la question ne se pose pas. »

Le WWF a été l’un des premiers groupes environnementaux à travailler explicitement avec des chefs religieux. Le Prince Philip du Royaume-Uni, qui était alors son Président international – ayant émis cette idée en 1986 – dit ceci : « Cela me semblait évident. Si votre religion vous dit (comme le fait en tout cas le christianisme) que la création du monde est un acte divin, il est tout naturel que toute personne appartenant à l’Eglise de Dieu protège ce qu’Il a créé. Je ne savais pas très bien comment les autres religions concevaient la création du monde, mais je me doutais qu’elles possédaient des traditions similaires. »

Malgré une opposition interne considérable, le WWF adopta cette idée et invita les chefs spirituels de cinq grandes religions à venir débattre des questions d’environnement. Il apparut que chaque religion possédait bien sa propre politique en matière de conservation, même si la plupart n’en avaient encore jamais fait état explicitement. Le succès de la rencontre fut en partie dû au fait qu’elle n’essaya pas de parvenir à un accord universel sur des points particuliers – elle n’essaya pas d’endiguer la diversité des croyances théologiques.

Depuis, le réseau du WWF – qui allait devenir l’œ:uvre ARC (Alliance des religions et de la conservation) – regroupe 11 religions d’importance majeure. Pour la première fois, chacune d’elles a déclaré ouvertement son engagement envers l’écologie et la Création.

Les églises anglicanes ont transformé leur fête annuelle de la moisson en leçon de conservation. Les chefs spirituels sikhs ont décidé que le cycle de 300 ans commençant en 1999 serait le Cycle de la Création (le précédent étant le Cycle de l’Epée). Les chefs musulmans de Tanzanie ont réussi à persuader les pêcheurs de ne pas utiliser d’explosifs, cette pratique étant contraire au Coran – alors que les menaces violentes de la police étaient restées sans effet. Et au Japon, les groupes shintos cherchent à acheter du bois et du papier auprès d’Eglises européennes possédant de vastes forêts qu’elles viennent récemment de placer sous gestion certifiée de la foresterie.

D’ici à la fin de l’année, à l’initiative de l’ARC, des représentants des communautés bouddhistes, chrétiennes, juives, hindoues, jains, musulmanes, sikhes et zoroastriennes ont prévu de créer un Groupe international d’investissement inter-religions dans le cadre duquel ils collaboreront sur des décisions d’investissement, afin que leurs milliards de dollars de biens produisent un rendement tant éthique que financier


Victoria Finlay est consultante medias pour l’Alliance des religions et de la conservation (ARC) et corédactrice de Faith in Conservation, que vient de publier la Banque mondiale.

Photo : Urpradubporn Chanpen/UNEP/Topham



  • « Nous assistons à une nouvelle sensibilisation écologique qu’il faut encourager pour qu’elle débouche sur des programmes et initiatives à caractère pratique. Lorsque l’on est conscient des rapports existant entre Dieu et l’humanité, on comprend mieux l’importance des rapports entre les êtres humains et leur environnement naturel, qui est l’œ:uvre de Dieu et que Dieu nous a confié pour que nous le préservions avec sagesse et amour. »
    Déclaration commune du Pape Jean Paul II et du Patriarche œcuménique Bartholomée I

  • « Il ne faut pas utiliser plus rapidement qu’on ne peut les remplacer les éléments qui appartiennent à la nature comme le sol, le charbon ou les forêts. Il ne faut pas, par exemple, détruire les oiseaux, les poissons, les vers de terre et même les bactéries qui jouent des rôles économiques cruciaux – une fois annihilés, il est impossible de les recréer. »
    Swami Vibudhesha Teertha (un des douze chefs héréditaires des enseignements védiques en Inde)

  • « Il nous faut non seulement respecter la vie des êtres humains, mais aussi celle des animaux, les royaumes végétaux et minéraux, et la Terre elle-même. »
    Thich Nhat Hanh – Moine bouddhiste vietnamien

  • « l’Islam dit que les êtres humains ne doivent pas utiliser ce dont ils n’ont pas besoin. Et qu’ils doivent prévoir l’utilisation de leurs ressources en fonction de l’avenir. »
    Cheikh Mohammad Hossein Fadlallah, un des premiers personnages Shia du monde, Beyrouth

  • « Nous avons une responsabilité vis-à-vis de la vie, nous devons la défendre partout, non seulement contre nos propres péchés, mais aussi contre ceux des autres. Nous sommes tous ensemble des passagers du même monde fragile et glorieux. »
    Rabbin Arthur Hertzberg, Vice-président du Congrès juif mondial

  • « Ce sont les fonctions de la forêt qui permettent et régulent l’équilibre de la nature. La survie de la forêt est donc essentielle à la survie de siladhamma [harmonie] et de notre environnement. Tout est interdépendant. Lorsque nous protégeons la forêt, nous protégeons le monde. Lorsque nous détruisons la forêt, nous détruisons cet équilibre. »
    Phra Ajahn Pongsak Techathammo, Abbé de Wat Palad, Thaïlande du Nord

  • « La nature est la chose la plus proche de la religion, et la religion est la chose la plus proche de Dieu. »
    Cheikh Ali Zein Eddine, du Liban, Président d’Irfan, une fondation druze pour la santé et l’éducation

  • « Le sage considère avec le même regard un prêtre instruit et doux, une vache, un éléphant, un chien et un exclu. »
    Bhagavad Gita

  • « Lorsque Dieu créa le premier homme, il lui fit visiter le Jardin d’Eden et lui dit : « Regarde mes œ:uvres, comme elles sont belles! Veille à ne pas corrompre ou détruire mon univers, car si tu le détruis, personne ne viendra le réparer après toi. »
    Tiré du Midrash: la collection de commentaires rabbiniques sur la Torah (cinq premiers livres de la Bible) compilée aux premier et deuxième siècles

  • « Je deviens de plus en plus partisan des vrais écologistes lorsque leurs recommandations sont réalistes. Ils sont nombreux à nous avoir rendu un service essentiel en nous aidant à préserver et à protéger nos zones vertes et nos villes, notre eau et notre air. »
    Rev Billy Graham





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    Articles complémentaires:
    Ce numéro: Sommet mondial sur le développement durable, 2002
    Ce numéro: La montagne et L’écotourisme, 2002
    Ce numéro: Biological Diversity, 2000
    Ce numéro: Tourism, 1999
    Ce numéro: Culture, Values and the Environment, 1996


    AAAS Atlas of Population and Environment:
    Biodiversity
    Ecosystems