Une nouvelle énergie pour
VAINCRE LA PAUVRETE

 Youba Sokona
présente les stratégies susceptibles d’aider les nations et peuples africains pauvres à accéder aux services énergétiques modernes

L’énergie peut jouer un rôle crucial dans l’atténuation de la pauvreté et la construction du développement durable – deux grands défis du troisième millénaire. L’énergie est un aspect élémentaire du monde physique et naturel et des systèmes socioéconomiques de l’humanité. Il n’existe pas de science physique qui ne s’efforce également de décrire les manifestations de l’énergie, et il n’existe pas d’histoire des sociétés qui ne soit aussi celle de son exploitation.

L’énergie constitue donc un des domaines critiques d’interaction entre la technologie, l’économie et la politique. Il est indéniable qu’elle est au cœ:ur des questions sociales et environnementales, tout comme l’est son rôle fondamental dans tout système de planification ou de développement de la société. En tant que ressource de base, elle est cruciale à toutes les initiatives de lutte contre la pauvreté et constitue un étalon essentiel du développement socioéconomique.

La pauvreté et l’efficacité énergétiques actuelles de l’Afrique sont lamentables. Le fait que la grande majorité des Africains n’ont pas accès aux services énergétiques constitue un obstacle majeur au développement durable du continent. En permettant aux communautés marginalisées et les plus pauvres d’accéder à l’énergie, on lutterait de manière efficace contre la pauvreté.

Il est indispensable que l’accès à des services énergétiques abordables et appropriés se développe considérablement pour améliorer le niveau de vie de la population toujours plus nombreuse du continent africain. Des formes modernes d’énergie permettraient de transformer les conditions de vie et de dynamiser le développement industriel, agricole, urbain et rural. Dans bien des entreprises commerciales, le manque de fiabilité et le coût de l’électricité et des combustibles modernes freinent la production, la croissance et le développement. Les coûts toujours plus élevés des importations pétrolières et les pertes financières des sociétés énergétiques paraétatiques handicapent les économies nationales.

La principale initiative prise dans le secteur énergétique dans les années 1990 – avec la privatisation et la réforme des réseaux de distribution – a permis d’améliorer leur solvabilité, de réduire le fardeau de la dette et de garantir la fiabilité des approvisionnements pour ceux qui ont les moyens d’accéder aux services énergétiques. Il reste cependant beaucoup à faire, dans de nombreux domaines. Les réformes politiques, et le développement social et institutionnel sont absolument indispensables pour libérer le formidable potentiel de la région en matière d’énergie et d’autres ressources naturelles.
Des formes modernes d’énergie permettraient de transformer les conditions de vie et de dynamiser le développement
Il sera essentiel d’élaborer des modèles, de nouvelles modalités institutionnelles, politiques et approches susceptibles d’être vraiment efficaces dans les conditions prévalant actuellement en Afrique. Le transfert pur et simple d’idées en provenance d’autres continents ne s’est pas révélé efficace. Il faut engager une nouvelle réflexion sur les réformes réglementaires visant à atténuer la pauvreté et développer de nouvelles formes de restructuration, adaptées aux petits systèmes situés dans un contexte macroéconomique souvent peu attractif pour les capitaux étrangers et qui souffre d’un manque de personnel qualifié.

Parallèlement à cette nouvelle approche, des mesures cruciales sont nécessaires pour répondre au besoin de l’Afrique en matière de systèmes énergétiques plus durables répondant aux aspirations humaines. Nous connaissons déjà nombre des éléments de ces mesures :

  • Il faut que la fourniture et l’utilisation des combustibles de la biomasse, qui sont les principales sources d’énergie en Afrique, soient plus durables et moins coûteuses en termes humains, qu’elles réduisent la pénibilité et améliorent la santé des enfants, des femmes, et des hommes.

  • Il faut étendre les services énergétiques modernes à tous ceux n’y ayant pas encore accès (notamment par l’électrification et par la distribution des combustibles liquides et gazeux).

  • Il faut améliorer l’efficacité de la production, de la distribution et de l’utilisation de l’énergie, de façon à optimiser la production économique et à réduire les risques environnementaux. Dans certains cas, il faut aussi des combustibles et procédés énergétiques moins polluants pour répondre aux objectifs environnementaux.

  • Il faut développer les sources énergétiques indigènes afin de favoriser l’autosuffisance et réduire les coûts d’importation nets. Il existe notamment un grand potentiel d’énergie renouvelable qu’il faudrait fortement dynamiser dès lors qu’il apporte de vrais avantages économiques et réduit les impacts environnementaux locaux et mondiaux.

De nombreuses mesures techniques et politiques existent pour réaliser ces changements : technologies énergétiques à moindre coût adaptées à la diversité de la région ; capacités locales de recherche, de développement et d’essai ; services fiables d’assistance technique ; bon accès au crédit permettant d’abaisser les coûts d’investissement souvent prohibitifs ; et tout un éventail de politiques et mesures institutionnelles destinées à mettre en place ces changements et à favoriser un « envol » durable. Il faut développer toutes ces mesures.

A court terme, l’atténuation notable de la pauvreté et le développement durable en Afrique restent de grands défis. Les enjeux suivants pourraient ouvrir la voie :

  • Au plan politique : les politiques énergétiques de l’Afrique ont été façonnées par des projets financés par des bailleurs de fonds, qui ont sans aucun doute joué un rôle précieux. Cependant, les décisions politiques mûrement réfléchies sont plus utiles et plus efficaces qu’une série de projets. Des initiatives similaires consacrées à des réformes politiques et institutionnelles produiraient des résultats tangibles et favoriseraient l’implantation et la progression des initiatives locales dans un cadre plus durable.

  • De « nouveaux » rôles pour les gouvernements : le processus de réforme affaiblit la planification et le développement du secteur énergétique public traditionnel. Il faut que les gouvernements adoptent de nouveaux rôles, favorisant notamment la recherche, le développement et la démonstration des capacités énergétiques, les subventions et les réglementations. La définition et l’adaptation à ces nouveaux rôles constitueront un enjeu majeur.

  • Constitution de capacités et développement : dans bien des pays d’Afrique, les changements émergents comme le passage à un développement énergétique de type commercial, ont été fortement freinés par la faiblesse des capacités et des infrastructures. Celles-ci doivent être renforcées. Reste à savoir comment bâtir/ transformer ces nouvelles structures pour remplacer la planification gouvernementale centralisée actuelle. Comment répartir ces tâches au sein d’organismes gouvernementaux pertinents ? Faut-il opter pour des partenariats gouvernement/secteur privé ou s’adresser à des entreprises commerciales ? Et avec quelle rapidité des systèmes efficaces peuvent-ils être mis en place ?

  • Facilités de crédit et assistance technique : dans les pays industrialisés, la facilité d’accès au crédit et aux pièces détachées et la qualité du service après vente sont un des moteurs du développement technique axé sur la consommation. On ne peut pas surestimer l’importance qu’il y a à offrir les mêmes avantages – bien adaptés aux circonstances locales – au marché africain des produits énergétiques durables.

  • Coopération régionale : l’Afrique possède un potentiel et des ressources énergétiques riches mais localisés, qui sont souvent limités par la faiblesse de la demande nationale. Les échanges énergétiques transfrontières (pas seulement pour l’électricité) et d’autres formes de coopération régionale présentent d’importants avantages potentiels.

  • Lien entre l’énergie et l’environnement : les problèmes environnementaux mondiaux tels que le changement climatique présentent à la fois des contraintes et des opportunités pour les pays africains. Les débats actuels pourraient déboucher sur de nouvelles formes de coopération nord-sud et sur une vision stratégique à court, moyen et long termes. L’atténuation du changement climatique, et l’adaptation à ce dernier, peuvent être l’occasion de repenser les stratégies de développement – et notamment les options énergétiques durables – en se fondant sur une perspective et une urgence nouvelles, afin de mieux comprendre les liens existant avec d’autres enjeux environnementaux, de mieux intégrer les problèmes d’environnement et de développement, et d’aborder d’autres questions comme celle de la répartition des revenus. Le défi sera de faire en sorte que les mesures prises contribuent au développement local et régional au lieu de le freiner, et qu’elles ne détournent pas l’attention et les ressources de l’objectif premier d’atténuation de la pauvreté.

  • Lien entre l’énergie et les femmes : les politiques énergétiques ne peuvent plus continuer à ne pas tenir compte des femmes. En matière d’énergie, les besoins des femmes diffèrent souvent de ceux des hommes, et les récompenses devraient être à la mesure des efforts fournis. En permettant aux femmes des villes et des campagnes d’accéder aux services énergétiques, on contribuera immensément à leur développement socioéconomique et à leur qualité de vie. Si nous voulons que l’atténuation de la pauvreté garde tout son sens, il est essentiel que les services énergétiques répondent aux aspirations socioéconomiques des femmes. Réduction des inégalités entre les sexes, contribution à une plus grande équité, et élaboration d’une voie de développement durable sur laquelle les femmes pourraient reprendre une participation et un rôle actif sont autant de défis qu’il faudra relever.



Youba Sokona est Responsable du Programme énergétique, ENDA-TM, Sénégal.

Ce numéro:
Sommaire | Editorial | La cle du développement | Le défi de l’énergie | L’energie végétale | Bioénergie : bien faire et faire bien | Une nouvelle énergie pour le développement | Personnalités de premier plan | Place au changement | Une croissance soucieuse | Une énergie verte | En bref : l’énergie | Des Reves Durables | Un avenir plus radieux | Un pétrole plus « vert » | Ciel bleu pour Honda | Publications et produits | Une nouvelle énergie pour vaincre la pauvreté | Les architectes des énergies nouvelles | Passons aux choses sérieuses | L’Islande brise la glace | Je voudrais voir 100 % d’énergie renouvelable


Articles complémentaires:
Sommet mondial sur le développement durable, 2002
L’energie et l’environnement, 2001
La pauvreté, la santé et l’environnement, 2001
Climate and Action, 1998
Climate Change, 1997



AAAS Atlas of Population and Environment:
Natural Resources
Air Pollution
Climate Change


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