Un héritage
chimique

 
 Margot Wallström
parle des risques de santé associés à de nombreuses substances mal connues, et elle présente les mesures prises pour tester et contrôler ces substances.


Si vous avez déjà tenu dans vos bras un nouveau-né, vous savez combien le sentiment qu’il fait naître est puissant. L’essence même de l’existence semble se concentrer dans ce moment, dans cette nouvelle vie, si innocente, si frêle et pourtant si confiante. Ce sont nous, les adultes, qui devons protéger et guider ce petit être, et la responsabilité qui pèse sur nos épaules paraît bien lourde.

Pourtant, ce nouvel arrivant dans notre monde a déjà été touché par notre mode de vie, et il continuera à l’être tout au long de sa croissance. Les substances chimiques artificielles – produits des temps modernes – sont omniprésentes et elles finissent inévitablement par pénétrer dans notre corps. Dans le ventre de sa mère, déjà, le nouveau-né se trouve pour la première fois exposé à des substances chimiques. Il absorbe ensuite d’autres produits par le biais du lait maternel et à travers d’autres sources de pollution de son environnement et de son alimentation. De par leur petite taille et de par leur régime alimentaire, les enfants sont plus exposés que les adultes. Chez eux, les effets sont d’autant plus sévères que leurs organes internes, leurs systèmes nerveux et hormonal et leur cerveau sont encore en train de se développer.

Il n’y a pas moyen d’échapper aux produits chimiques. Au dernier comptage effectué dans l’Union européenne (UE) il y a plus de vingt ans, on recensait plus de 100 000 produits. Aux Etats-Unis, 80 000 substances font l’objet d’une licence. Dans les deux cas, seule une infime partie de ces produits chimiques a fait l’objet d’études approfondies de leurs impacts sur la santé humaine et sur l’environnement. On trouve très peu d’informations sur la manière la plus sûre de les utiliser. Même dans les régions les plus isolées de la Terre, comme chez les Inuits, le lait maternel contient des niveaux élevés de substances persistantes et bio accumulatrices. Pourtant, les Inuits n’ont pas utilisé de produits contenant ces substances, mais celles-ci sont capables de voyager sur de très longues distances, nuisant à la santé et détruisant l’environnement sur leur passage.

L’année dernière, j’ai fait analyser mon propre sang. Sur 77 substances problématiques recherchées, 28 étaient présentes dans mon sang. Il contenait notamment des BPC carcinogènes (biphényles polychlorés) – produits chimiques industriels utilisés autrefois dans le matériel électrique pour empêcher son inflammation – et du DDT, pesticide interdit dans les années 1970 dans les pays occidentaux après qu’on ait constaté la mort d’oiseaux se nourrissant sur des terres traitées. Les médecins m'ont dit que les taux auraient été plus élevés si je n’avais pas allaité mes deux fils, auxquels j’ai donc transmis ces substances. L’allaitement maternel reste la meilleure façon de donner un bon départ dans la vie à un enfant, mais cette découverte a fortement renforcé ma conviction que les substances qui s’accumulent dans notre corps et dans l’environnement devraient être très strictement contrôlées, voire éliminées.

Aujourd’hui, les BPC et le DDT sont interdits dans de nombreux pays et les taux présents dans le lait maternel et dans l’environnement sont donc en baisse. Ceci démontre l’efficacité d’une action conjointe menée contre les risques liés aux produits chimiques, même si l’amélioration est bien plus lente que ce que nous souhaiterions. Il est grand temps que la communauté internationale intensifie les efforts déployés en matière de sécurité chimique.

Durant le Sommet mondial sur le développement durable de 2002 à Johannesburg, nous avons promis de « faire en sorte que d’ici 2020 les produits chimiques soient utilisés et produits de manières permettant de minimiser les effets contraires significatifs sur la santé humaine et sur l’environnement ».

Compte tenu de notre mauvaise connaissance des produits chimiques, il est difficile d’établir des relations de causalité précises et encore moins de déterminer quelles sont les interactions complexes entre les différentes substances. Nous avons cependant constaté des tendances inquiétantes dont on pense qu’elles sont en partie liées aux produits chimiques. Les allergies, cancers et problèmes de santé reproductive sont en hausse dans l’UE. En France, de récentes statistiques montrent une augmentation des cancers de 63 % en vingt ans. Des études indiquent que le sperme des jeunes Européens s’est appauvri en quelques décennies, et que les cancers testiculaires sont plus nombreux. On estime qu’un couple sur sept a des difficultés à concevoir. Et chez les animaux, on a également noté des signes préoccupants de bouleversements endocriniens, tels que la mutation sexuelle chez des mollusques ayant été en contact avec des agents antisalissures.

Cette liste de problèmes sanitaires et environnementaux soupçonnés d’être liés aux produits chimiques pourrait être beaucoup plus longue. Dans la mesure où nombre de ces effets sont le résultat insidieux d’une exposition à long terme à un ensemble de produits chimiques, il n’est pas facile de remonter jusqu’aux produits incriminables et d’apporter des preuves irréfutables.

C’est pour cette raison que l’UE s’achemine vers un nouveau système de gestion des produits chimiques, baptisé REACH (enregistrement, évaluation et autorisation des substances chimiques). REACH exigera des industriels qu’ils testent, évaluent et fournissent des renseignements sur la sécurité de toute substance qu’ils produisent en quantité significative. Cette information essentielle devra obligatoirement être communiquée aux autres usagers en aval de la chaîne de distribution – comme dans le cas de fabricants dont les procédés de production utilisent des produits chimiques – et elle devra être largement disponible. L’usage des produits chimiques dangereux – comme ceux susceptibles de provoquer des cancers, des mutations ou des problèmes de reproduction, ou encore ceux qui s’accumulent dans notre corps et dans l’environnement – nécessitera une licence spéciale ou pourra même être interdit. L’industrie comprendra alors clairement qu’il est temps de rechercher et de développer des alternatives plus sûres.

Cette proposition de règlement, qui va être débattue par le Parlement européen et par le Conseil des ministres de l’UE, constitue un test en matière d’application d’une approche de développement durable. Notre objectif premier a été d’assurer un niveau élevé de protection de la santé humaine et de l’environnement, mais nous avons également veillé à minimiser les coûts et la bureaucratie pour l’industrie, répondant ainsi à la nécessité de règles claires et transparentes aptes à stimuler l’innovation et la croissance. Mettant en balance les préoccupations environnementales, sociales et économiques, le système REACH nous aidera à honorer l’engagement que nous avons pris à Johannesburg.

REACH n’est pas une solution miracle qui permettra d’éliminer les substances problématiques qui sont déjà largement présentes dans l’environnement. Mais le système permettra d’identifier suffisamment tôt les risques associés aux substances chimiques afin de prévenir les effets nocifs liés à leur mauvaise utilisation. Nous avons besoin des produits chimiques. Ils font partie intégrante de la société moderne et assurent une part importante du confort et de l’aspect pratique de notre vie quotidienne. Il faut cependant qu’ils soient utilisés et manipulés avec précaution, et nous devons donc nous débarrasser de ceux qui posent des risques ingérables.

Plus que quiconque, les nouveaux-nés – et les enfants qu’ils deviennent – ont le droit de grandir dans un environnement sain. Mais les femmes et les hommes ont eux aussi droit à un environnement sain, à des conditions de travail sans danger et à des produits sûrs.

Il ne tient qu’à nous de faire de véritables progrès en matière de sécurité d’utilisation des produits chimiques dans l’UE. Ce faisant, je suis sûre que nous montrerons l’exemple aux autres pays


Margot Wallström est la Commissaire européenne à l’Environnement.

Photo : Banson


Ce numéro:
Sommaire | Editorial K. Toepfer | Il reste du chemin à parcourir | Un consensus pratique | L’autonomisation des femmes | Des stratégies également efficaces | Personnalités de premier plan | Tranquillité d’esprit | Les jeunes filles sont l’avenir | L’énergie au service du changement | En bref : Les femmes, la santé et l’environnement | Aishwarya Rai | Une opportunité sans précédent | Publications et produits | Un héritage chimique | Une invasion toxique | Autonomisation d’abord | Des citoyennes engagées | Une perspective féminine | Après tout, « nature » est un mot féminin... | Une voix unique

 
Articles complémentaires:
En el número: Culture, values and the environment 1996
En el número: Chemicals 1997
En el número: Hazardous Waste 1999
En el número: La pauvreté, la santé et l’environnement, 2001
Margot Wallström: Redistribuer les responsabilités (Les substances chimiques) 2002
En el número: Sommet mondial sur le développement durable, 2002
En el número: L’eau douce, 2003
En el número: Eau, assainissement et humanité, 2003


AAAS Atlas of Population and Environment:
Population and natural resources
Population, waste and chemicals